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de l’exaspérer et le décida à sortir d’une coalition où il ne tenait plus, disait-il, le rang qui convenait à sa puissance. Au moment où Bonaparte prit possession du fauteuil consulaire, le czar était dans un tel état d’exaspération contre ses alliés, qu’il était disposé, pour peu que les circonstances l’y poussassent, à tirer l’épée contre eux. De graves démêlés maritimes venaient de s’élever entre l’Angleterre et les cours de Stockholm et de Copenhague : la première voulait obliger les deux autres à lui prostituer l’indépendance de leur pavillon. La Suède et le Danemark luttaient noblement, malgré leur faiblesse, contre les prétentions dictatoriales de la Grande-Bretagne, et lui opposaient les principes de la liberté des mers, proclamés dans l’acte de neutralité armée du Nord de 1780. Elles implorèrent l’appui de l’empereur Paul, et ne l’implorèrent pas en vain. Ce prince s’empara de leurs griefs et en fit les siens propres ; il embrassa leur cause avec cette ardeur chevaleresque qu’il portait dans toutes ses amitiés, et leur proposa de former une neutralité maritime d’après les principes de la neutralité armée fondée par sa mère, Catherine II.

Tandis qu’il prenait ainsi sous sa protection l’honneur et l’indépendance du pavillon neutre, le premier consul proclamait les mêmes principes, et y ramenait les États-Unis d’Amérique, qui avaient eu le tort impardonnable de les avoir un moment répudiés. Ainsi, tous les élémens d’une union intime entre le czar et le chef de la France existaient dans le fond même de leur situation. Bonaparte, en humiliant l’Autriche à Marengo, flattait les passions vindicatives de Paul, qui désirait de la voir chassée de l’Italie. Bonaparte, proclamant dans un traité solennel avec les États-Unis le principe que le pavillon couvre la marchandise, devenait de fait l’allié de la Russie, aussi bien que de la Suède et du Danemark. La nature avait donné à l’empereur Paul une imagination forte et mobile qu’impressionnait tout ce qui était noble et grand. La gloire militaire du premier consul, l’habileté profonde avec laquelle il avait retrempé le pouvoir en France, enchaîné les factions, rapproché les esprits, rendu aux lois et à la religion la majesté qu’elles avaient perdue, le caractère épique de la dernière campagne d’Italie, toutes ces merveilles, accomplies en si peu de temps, avaient excité dans l’ame de l’empereur un irrésistible attrait pour ce jeune homme, sur lequel se portaient les yeux et l’admiration du monde. Bonaparte à son tour, attentif à tous les mouvemens de ce prince, sentit de quelle importance il était de s’emparer de lui au moment où il échappait aux ennemis de la France. Il s’attacha à lui plaire, et, par un ensemble de procédés délicats, il réussit