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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/343

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des entraînemens de la faiblesse humaine. Leur confiance sera pour le moins ébranlée, et le navire qui les porte, s’il ne se perd pas tout-à-fait, sera au moins maltraité par la tempête ; il s’égarera dans les bas-fonds, s’il ne se brise complètement. »

Asmodée, obéissant aux ordres de son souverain, s’éloigne à l’instant. Depuis ce moment, il n’est plus question de lui ni de sa mission. Toute l’action du drame se concentre dans l’attaque que Lucifer lui-même dirige contre les religieux de Lucques. Le plan qu’il vient d’annoncer s’exécute de point en point. Les bourgeois, cédant aux suggestions secrètes du démon, deviennent sourds aux prières des malheureux religieux, les aumônes cessent complètement. Un certain Ludovic, le plus riche, mais aussi le plus impie des habitans de Lucques, se distingue surtout par la brutalité de ses refus. Vainement le père gardien s’efforce de ranimer par ses exhortations la ferveur des fidèles. Son insistance ne fait qu’irriter des esprits prévenus. Poursuivi, menacé, il se voit forcé de rentrer dans son couvent, dont les portes, se refermant à l’instant sur lui, peuvent à peine le soustraire, lui et ses moines, aux outrages de la foule. Le gouverneur lui-même, s’associant à la haine populaire, essaie d’abord d’engager les religieux à quitter une ville où on ne veut plus les supporter, et bientôt il prétend les y obliger. Privés de toutes ressources, épuisés par la faim qui les presse, le courage des religieux faiblit. Déjà on parle de vendre les vases sacrés, d’aller chercher ailleurs une terre plus hospitalière. Le père gardien, dont la pieuse et noble fermeté a jusqu’à ce moment résisté aux instances de ses frères, commence à chanceler. Lucifer triomphe. Il se croit au moment d’atteindre le but qu’il s’était proposé, mais sa joie est de courte durée. Tout à coup une clarté éclatante vient l’éblouir. L’Enfant-Jésus lui apparaît, le visage couvert d’un voile. Auprès de lui est saint Michel, qui apostrophe ainsi l’ange déchu.

SAINT MICHEL. — Serpent infernal, j’humilierai ton orgueil.
LUCIFER. — Michel !
SAINT MICHEL. — Comment, connaissant la promesse que le Créateur a faite à François, comment as-tu pu croire que tes fourberies enlèveraient à ces religieux leurs moyens d’existence ?
LUCIFER. — Nul ne sait mieux que moi que l’immense parole de Dieu ne peut manquer d’être accomplie, mais la confiance qu’on place en elle peut faillir, et déjà il est bien sûr que, si ce sentiment n’est pas tout-à-fait détruit chez ces moines, il est au moins fort ébranlé. Il n’est pas indispensable, pour que je triomphe, qu’ils soient privés de ce qui leur est nécessaire ; il suffit que j’aie décidé le peuple à le leur refuser.
SAINT MICHEL. — Eh bien ! tu déferas toi-même ton ouvrage. Pour punir ta faute, tu es chargé d’amener Ludovic à se repentir, à se soumettre à la loi sainte.
LUCIFER. — Moi ! lutter contre moi-même, malheureux que je suis !
SAINT MICHEL. — Ce n’est pas tout, il faut encore que tu construises un autre couvent où en dépit de toi François comptera d’autres disciples.