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LE ROI. — C’est sa jeunesse qui la fait parler ainsi ; mais elle a trop d’intelligence pour ne pas se modérer avec le temps. Le parlement peut lui prêter serment. Si, devenue reine, elle ne gouverne pas au gré de la nation, la nation la déposera. (A voix basse.) Dissimulez et taisez-vous, Marie ; un jour viendra où vous pourrez sans danger vous livrer à l’ardeur de votre zèle ; et où cette étincelle produira un incendie.
LE CAPITAINE DES GARDES. — Le parlement veut-il prêter le serment ?
TOUS. — Oui, puisque le roi l’ordonne.
LE MINISTRE. — Avec les conditions exprimées.
MARIE, à part. — Je n’accepte pas ces conditions.

Cette scène, qui exprime bien évidemment la pensée de Calderon et de son siècle, vaut toute une dissertation historique. On ne peut pas être surpris qu’un pays où l’on concevait ainsi la religion, la morale et la politique, soit tombé dans la situation déplorable où on devait le voir bientôt après, et vers laquelle il marchait dès-lors à grands pas. Cette appréciation serait pourtant incomplète, et par conséquent inexacte, si nous n’ajoutions qu’à ce qu’il y avait dans un pareil ordre d’idées d’absurde, de révoltant, de cruel, se mêlait une certaine grandeur, qui, à quelques égards, en tempérait les déplorables effets. Nulle part, sans doute, l’exaltation religieuse n’a pris plus qu’en Espagne le caractère d’une exagération poussée parfois jusqu’à la déraison la plus absolue, jusqu’à la férocité ; mais, dans d’autres pays, elle a dégénéré en superstitions ridicules et puériles qui ont énervé et dégradé complètement le caractère national. En Espagne, il n’en a pas été ainsi. Quelque chose de fier, d’ardent, de passionné, y a constamment plané sur les démonstrations extérieures de la piété. Tandis qu’ailleurs la religion tout entière s’absorbait dans d’étroites et mesquines pratiques de dévotion, elle prenait en Espagne le caractère d’une inspiration puissante et élevée jusque dans ses écarts. Le fanatisme, où il entre toujours une certaine dose d’énergie, y dominait la superstition, principe infaillible d’affaiblissement, et c’est sans doute une des causes auxquelles le peuple espagnol doit d’avoir conservé, jusque dans la profonde décadence de son gouvernement, de ses institutions, de ses classes supérieures, le germe d’une force morale qui, sommeillant en quelque sorte dans les temps ordinaires, devait, lorsque de grandes circonstances viendraient la stimuler, se réveiller avec éclat, au profond étonnement de l’Europe, pour faire bientôt place, il est vrai, à un nouvel engourdissement.

Ce côté favorable de l’exagération du principe religieux, qui pendant les trois derniers siècles a régné au-delà des Pyrénées, se retrouve jusque dans les drames dont nous avons signalé les innombrables extravagances. Il ressort bien mieux encore dans quelques autres, grace à la nature plus heureuse du sujet. Calderon surtout, celui de tous les poètes espagnols qui a porté le plus de grandeur et de noblesse dans cette branche de l’art dramatique, a montré plus d’une fois tout le parti qu’un génie tel que le sien pouvait tirer de pareilles idées. Dans le Martyr de Portugal, dans le Magicien prodigieux