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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/333

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lieu de repos, s’il meurt dans la grace après avoir reçu le baptême et la pénitence.

LE ROI. — Ainsi cette beauté, que nous voyons baignée dans son sang, existe encore là-haut ?
PATRICE. — Elle existe.
LE ROI. — Prouve-moi que tu dis vrai.

A la prière de Patrice, un miracle s’opère, Polonia ressuscite. Saisie d’effroi au souvenir de tout ce qu’elle a vu dans l’autre monde, elle demande à grands cris le baptême. Tous les spectateurs s’écrient que le Christ est le vrai Dieu. La colère du roi ne fait que s’accroître.

LE ROI. — Ce n’est qu’un tour de sorcellerie. Peuple insensé, est-il possible que tu ne t’aperçoives pas qu’on t’abuse par de vaines apparences ! Pour moi, je ne croirai que si Patrice vient à bout de convaincre ma raison par ses argumens. Écoutez tous, notre dispute va commencer. Si l’ame était immortelle, elle ne pourrait cesser un seul moment d’être active.
PATRICE. — Cela est vrai, et nos songes le prouvent, puisque les images qu’ils nous présentent ne sont autre chose que les conceptions qu’elle enfante alors qu’elle veille pendant le repos du corps, conceptions imparfaites, confuses, désordonnées, parce que dans ces momens l’action des sens est incomplète.
LE ROI. — Soit. Mais ma fille était morte ou ne l’était pas. Si elle avait seulement perdu connaissance, où est le miracle ? Si elle était morte, cette ame dont tu parles était nécessairement dans le ciel ou dans l’enfer, c’est toi qui le dis. Si elle était dans le ciel, la bonté divine n’aurait pas permis qu’une fois entrée dans ce lieu de grace et de repos, elle en sortît pour revenir, au milieu des dangers du monde, s’exposer à encourir une éternelle damnation. Était-elle au contraire dans l’enfer ? Mas la justice n’admet pas ceux qui ont été damnés à concourir de nouveau pour mériter la grace divine, et la justice, en Dieu, est inséparable de la bonté, c’est la même chose. Où était donc cette ame ?
PATRICE. — Voici ma réponse : en supposant que pour une ame purifiée par le baptême, il ne fût après la mort d’autre destinée que la gloire du ciel ou les souffrances de l’enfer, je reconnais qu’en vertu des lois ordinaires de la Providence, une fois entrée dans une de ces demeures dernières, elle ne pourrait plus en sortir, bien qu’en parlant d’une manière absolue, Dieu eût toujours la puissance de la tirer de l’enfer ; mais ce n’est pas là la question. L’ame n’est admise dans l’une ou l’autre de ces demeures que lorsque, par la volonté céleste, elle a pris congé du corps pour ne plus se réunir à lui. Si au contraire elle doit plus tard être jointe au corps de nouveau, elle reste comme en voyage, suspendue dans l’univers dont elle fait partie, sans y occuper une place déterminée. La puissance suprême, qui d’un seul coup d’œil embrasse tout l’avenir, au moment où elle a réalisé l’idée de ce monde conçue en elle de toute éternité, avait prévu ce qui vient d’arriver ; certaine de la résurrection de ta fille, elle avait décidé que son ame resterait ainsi suspendue tout à la