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logique, si, pour réfuter les conséquences qu’on en peut tirer, il ne suffisait de rappeler ce qu’il a coûté à la malheureuse Espagne. Pour quiconque étudiera sérieusement l’histoire de ce pays pendant les trois derniers siècles, pour quiconque recherchera, avec un désir sincère de trouver la vérité, les causes qui ont fait succéder tant de faiblesse, de misère et de ténèbres si profondes, à la force, à la puissance, au génie dont l’Espagne brillait il y a moins de trois cents ans, il sera démontré que l’inquisition est, sinon l’unique, du moins la grande, la principale cause de cette décadence, celle à laquelle toutes les autres se rattachent plus ou moins étroitement.

C’est en effet à l’inquisition, c’est à la terrible compression qu’elle exerça sur les esprits, aux barrières absolues qu’elle éleva entre l’Espagne et le reste de l’Europe, qu’il faut attribuer l’état stationnaire, et bientôt la marche rétrograde dont le résultat fut de laisser si loin en arrière de tous les autres peuples celui qui naguère avait marché à leur tête. C’est par l’effet des détestables maximes sur lesquelles reposait l’établissement du saint-office, que la religion, complètement et profondément dénaturée, devint en quelque sorte l’adversaire systématique de la civilisation et de la morale.

Le mal fut à son comble lorsque le pays même qui en était victime en eut perdu le sentiment, lorsqu’il se fut assez habitué au joug qu’on lui avait imposé pour s’en glorifier et pour repousser avec horreur la pensée de l’alléger, lorsqu’enfin l’isolement moral auquel on l’avait condamné, par un effet analogue à celui que la solitude prolongée produit trop souvent sur les individus, lui eut inspiré un opiniâtre et invincible attacheraient pour des idées étranges, bizarres, contraires à toute vérité comme à toute sociabilité.

Ce serait une belle histoire que celle qui exposerait en détail le principe, les progrès de cette transformation et les inévitables conséquences qui ne tardèrent pas à en découler. Malheureusement cette histoire n’a pas été écrite, et les matériaux d’après lesquels elle pourrait l’être, ne sont rien moins que faciles à réunir. À défaut de mémoires contemporains où l’on puisse chercher l’expression naïve et spontanée des sentimens, des opinions qui animaient alors les esprits, c’est seulement par l’étude intelligente et approfondie de la littérature espagnole de cette époque qu’il est possible d’arriver à s’en former une juste idée. Il est vrai que cette littérature, par son éclat, son abondance et son originalité, offre pour une semblable étude de bien précieuses ressources ; il est vrai encore que les compositions dramatiques qui constituent sa richesse principale sont précisément, de toutes les branches de la poésie, celle qui reproduit le mieux le mouvement moral des peuples et qui permet d’apprécier avec le plus de justesse les tendances auxquelles ils obéissent à des époques déterminées.

Nous ne pouvons avoir la prétention de nous livrer ici à un semblable travail dans toute l’étendue qu’il comporte. Notre seul but est de faire entrevoir tout ce qu’un historien philosophe, cherchant à se rendre compte des révolutions intellectuelles qui ont amené l’Espagne au point où elle en est aujourd’hui, trouverait de secours et de lumières dans l’immense répertoire du théâtre espagnol.