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fils à l’aimer de bonne heure ; Dieu sera pour vous un époux, pour lui un père… époux et père qu’on ne vous enlèvera pas.

« … Quand je serai mort, sans nul doute vous serez fort recherchée, car le monde pense que j’étais fort riche. Prenez garde aux faux-semblans. Nul plus grand malheur ne peut vous arriver, que de devenir la proie du monde et d’être ensuite méprisée de lui. Je ne parle pas ainsi (Dieu le sait !) pour vous déconseiller le mariage ; c’est le parti le meilleur pour vous, devant Dieu et devant le monde. Quant à moi, je ne suis plus vôtre, vous n’êtes plus mienne. Dieu nous a séparés. Dieu m’a retranché du monde et m’a séparé de vous. Souvenez-vous de votre pauvre enfant, pour l’amour de son père, qui vous aima dans sa meilleure fortune. Si j’ai désiré vivre, Dieu sait que je l’ai désiré pour vous et votre enfant : mais sachez, chère femme, que votre fils est le fils d’un homme digne du nom d’homme, qui méprise, quant à lui, la mort sous ses plus odieuses formes. Je ne puis en écrire bien long. Dieu sait que je n’ai pas beaucoup de loisir, et que j’ai peine à dérober quelques heures de la nuit, pendant que tout le monde dort : il est aussi temps que je détache mes pensées de la terre. Réclamez mon corps et déposez-le, ce corps que l’on n’a pas voulu vous rendre vivant, près de mon père et de ma mère. Je ne puis en dire davantage. Le temps et la mort m’appellent…

« Celui qui fut à vous et qui n’est plus à lui,
« WALTER RALEIGH. »


Après avoir écrit la nuit, dans son cachot, cette naïve et forte épître, dans laquelle respire tant de grandeur, il s’aperçut que la lumière qui l’éclairait avait besoin d’être mouchée, et se rappelant son ancien métier d’homme d’esprit, il improvisa des vers dont voici la traduction exacte :

A quoi bon conserver cette mêche obscurcie,
Un reste de lumière, un lumignon fumeux ?
Le lâche craint la mort ; l’homme brave aime mieux
Éteindre d’un seul coup sa splendeur et sa vie.

Puis il éteignit la lumière et se coucha.

Nous laissons le même contemporain raconter ses derniers momens :


« Transon (doyen de Westminster, plus tard évêque de Salisbury), dit que Raleigh fut grand, résolu et ferme, quoique humble