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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/320

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se déploya de nouveau. Ses juges le traitèrent avec un respect qui touchait à l’étonnement. « Allez, lui dit le grand-juge, homme plein de calamités, je n’ajouterai pas des afflictions nouvelles à vos afflictions. Vous qui avez été général, grand capitaine et d’un mâle courage, jetez-vous dans la mort, comme vous vous jetiez dans la mêlée. Mors me expectat et ego mortem expectabo. »

Il remercia le grand-juge de sa bonne opinion, et passa la nuit à mettre ordre à ses affaires. Sa dernière lettre à Élizabeth Throckmorton, sa femme, qui l’avait tendrement aimé, est à la fois un beau fragment dans l’histoire du cœur humain et un exemple mémorable de cette éloquence nerveuse qui n’a pas d’autre ornement que sa force ; nous avons un double intérêt à la citer.


« Vous recevrez, ma chère femme, mes paroles suprêmes dans ces dernières lignes. Mon amour, je vous l’envoie pour que vous en gardiez la souvenance après ma mort ; et mes conseils, pour vous diriger quand je ne serai plus. Je ne veux point vous dire mes peines, chère Élizabeth ; qu’elles descendent au sépulcre avec moi, et qu’elles s’ensevelissent sous ma cendre. Puisque la volonté de Dieu n’est pas que je vous revoie, soutenez ma perte patiemment et avec un cœur digne de vous.

« Recevez tous les remerciemens que peut concevoir une ame, que des paroles peuvent exprimer, pour les soins et les fatigues que je vous ai causés. S’ils n’ont pas eu le succès que vous désiriez, ma dette n’est pas moindre ; mais l’acquitter dans ce monde est impossible.

« Je vous supplie, au nom de l’amour que vous m’avez porté vivant, de ne pas vous condamner à une longue retraite, mais de réparer, autant que possible, ma fortune détruite et celle de votre pauvre enfant. Votre deuil ne peut m’être utile, à moi qui ne suis que cendre.

« J’espère que mon sang éteindra le mauvais vouloir de ceux qui désiraient ma ruine, et qu’ils ne voudront pas tuer vous et les vôtres par l’excès de la misère. A quel ami vous adresserais-je ? Je ne sais ; tous les miens m’ont abandonné au moment de l’épreuve. Je suis bien affligé de ne pas vous laisser un patrimoine plus considérable, étant ainsi surpris par la mort ; et Dieu, le grand Dieu qui fait tout, ayant prévenu mes desseins. Si vous pouvez vivre exempte de besoins, ne désirez pas davantage. Le reste n’est que vanité. Aimez Dieu ; vous trouverez en lui la grande et durable consolation… Apprenez à votre