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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/318

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« … On partit pour Londres, et sir Walter fut transporté dans sa maison. A peine son arrivée fut-elle connue, que M. de La Chesnay, agent de Leclerc, ambassadeur de France, se présenta chez lui, de la part de son maître, désirant l’entretenir de choses importantes et qui concernaient le chevalier lui-même. M. de La Chesnay lui offrit une barque française et des lettres de recommandation pour le gouverneur de Calais ; il lui dit qu’un seigneur était parti pour aller l’attendre dans cette dernière ville, chargé de tout préparer pour la continuation du voyage. Raleigh refusa la barque (parce qu’il avait plus de confiance dans la barque anglaise déjà louée), mais il accepta avec reconnaissance les lettres de recommandation, tous les amis qu’il avait en France étant morts. Le désir ardent de retrouver sa liberté peut seul expliquer l’imprudence avec laquelle le chevalier se fia à un étranger qu’il n’avait jamais vu, comme il le dit lui-même. Cette prétendue protection française n’était qu’un piège dans lequel ses ennemis, toujours vigilans, voulaient le faire tomber. Ils laissèrent la chose mûrir. Stuckley avait voulu se rendre maître d’une preuve positive de la liaison de Raleigh avec la France ; chaque jour il envoyait au conseil intime le rapport de ce qui s’était passé chez le prisonnier, et de ce qu’il avait pu entendre dire par lui-même et sur lui. Le troisième jour après son arrivée à Londres, Raleigh quitta secrètement sa maison ; accompagné de King, de Stuckley et de son fils, il monta dans la barque dont nous avons parlé pour descendre la rivière vers Gravesend. Un petit bateau qui les suivait de près donna de l’inquiétude au chevalier. Comme le flux n’arrivait pas, ils furent obligés de mettre pied à terre près de Greenwich. Là, Stuckley, changeant tout à coup de ton, s’empara de King, pendant que les personnes qui étaient dans l’autre bateau, et qui n’étaient que des agens de police, débarquaient également. Raleigh fut transporté dans une auberge, et le lendemain enfermé dans la Tour. »

Tel est le récit du contemporain. On voit, dans ces misérables tentatives, apparaître le délit originel de Raleigh, ce malheur dont il n’a jamais pu se défaire, et qui s’est mêlé à ses qualités, à ses triomphes, comme à ses catastrophes ; c’est la préférence absolue donnée au succès, le besoin de réussir par tous les moyens possibles. Il avait reçu cette triste leçon au milieu des guerres civiles de la France. Une race dont la vivacité va droit au fait, dont le génie est pratique, dont la pensée rapide aperçoit toujours le résultat d’une action sans s’arrêter dans les lenteurs de la théorie et dans les nuages du rêve, a