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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/307

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crédit auprès de la reine, et tira bon parti de ce commerce. Le véritable Eldorado se trouvait pour lui dans le cadavre du jeune homme imprudent, immolé par ses intrigues. Son intercession fut chèrement payée par sir Edward Baynham, auquel il sauva la vie à prix d’argent. Littleton, son ami, lui écrivit une lettre touchante et digne, que Birch a conservée, et que l’évêque Hurd a raison de citer comme un modèle de nobles sentimens et de hautes pensées. Sir Walter consentit à solliciter le pardon de son ami, moyennant dix mille livres sterling. Que de bassesses dans cette fière vie ! que d’ignobles actions dans cette carrière d’orgueil ! que de honte dans cette gloire ! En vain l’écrivain d’Édimbourg rapproche-t-il de ces lâches transactions, qu’il essaie de pallier, d’autres faits contemporains ; il voudrait faire penser que telle était la coutume. Il cite spécialement une bourse d’or, reçue par notre Sully, pendant le sac d’une ville, des mains d’un homme qu’il protégeait contre le glaive du soldat. Il ne s’agit point ici d’une mêlée sanglante et d’un pillage de guerre, mais d’une boutique ouverte en pleine paix, pour trafiquer de la vie et du sang ; il s’agit du premier personnage de l’état, altéré de gloire et d’honneur, vendant la vie à ces mêmes hommes qui avaient conspiré contre l’état, et qu’il devait abandonner à leur destinée, si la condamnation portée contre Essex était juste, et si Raleigh, en poursuivant cette condamnation, avait réellement servi la reine. Il est vrai que la rapacité de Walter Raleigh n’avait point de bornes, et que, sachant concilier l’économie de sa maîtresse avec son propre désir d’acquérir, il lui demandait sans cesse de nouveaux privilèges et de nouveaux monopoles, qui ne coûtaient rien à cette dernière, et qu’elle lui accordait.

Le guerrier, l’aventurier, le colonisateur, l’amant de la reine, l’écrivain admirable, le navigateur hardi, va se métamorphoser encore une fois, et ce ne sera pas la dernière. Élisabeth, qui se servait de tout, avait su employer Raleigh. Elle l’avait soutenu et protégé contre celui qu’elle aimait, contre Essex ; elle l’avait comblé de richesses, sans céder à ses instances et sans tomber dans les piéges de ses merveilleux mensonges. La grande intelligence de cette femme n’avait fait de Raleigh ni un ministre d’état, ni un mécontent ; elle avait échappé à ce double danger. Elle meurt, et un homme ridicule, plus femme par ses faiblesses qu’elle n’avait été homme par sa volonté, lui succède. Cecil, qui veut régner sous Jacques Ier, ou plutôt sur Jacques Ier, s’empresse de détruire le crédit futur de ce rival, autrefois son allié. Jacques craignait les braves ; la hardiesse de la pensée ne