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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/30

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REVUE DES DEUX MONDES.

— Je voudrai » bien, dit Colomba, que vous en eussiez un semblable.

— Il y en a certainement un, dans ces trois-là, qui appartient à della Rebbia, s’écria le colonel. Il s’en sert trop bien. Aujourd’hui quatorze coups de fusil, quatorze pièces !

Aussitôt s’établit un combat de générosité, dans lequel Orso fut vaincu à la grande satisfaction de sa sœur, comme il était facile de s’en apercevoir à l’expression de joie enfantine qui brilla tout d’un coup sur son visage tout à l’heure si sérieux. — Choisissez, mon cher, disait le colonel. Orso refusait. — Eh bien ! mademoiselle votre sœur choisira pour vous. — Colomba ne se le fit pas dire deux fois, elle prit le moins orné des fusils, mais c’était un excellent Manton de gros calibre : — Celui-ci, dit-elle, doit bien porter la balle.

Son frère s’embarrassait dans ses remerciemens, lorsque le dîner parut fort à propos pour le tirer d’affaire. Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui avait fait quelque résistance pour se mettre à table, et qui n’avait cédé que sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant de manger : — Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif ; et elle se promit de faire plus d’une observation intéressante sur ce jeune représentant des vieilles mœurs de la Corse. Pour Orso, il était évidemment un peu mal à son aise, par la crainte sans doute que sa sœur ne dît ou ne fît quelque chose qui sentît trop son village. Mais Colomba l’observait sans cesse, et réglait tous ses mouvemens sur ceux de son frère. Quelquefois elle le considérait fixement avec une étrange expression de tristesse, et alors, si les yeux d’Orso rencontraient les siens, il était le premier à détourner ses regards, comme s’il eût voulu se soustraire à une question que sa sœur lui adressait mentalement et qu’il comprenait trop bien. On parlait français, car le colonel s’exprimait fort mal en italien. Colomba entendait le français et prononçait même assez bien le peu de mots qu’elle était forcée d’échanger avec ses hôtes.

Après le dîner, le colonel, qui avait remarqué l’espèce de contrainte qui régnait entre le frère et la sœur, demanda avec sa franchise ordinaire à Orso s’il ne désirait point causer seul avec Mlle Colomba, offrant dans ce cas de passer avec sa fille dans la pièce voisine. Mais Orso se hâta de le remercier et de dire qu’ils auraient bien le temps de causer à Pietranera. C’était le nom du village où il devait faire sa résidence.

Le colonel prit donc sa place accoutumée sur le sofa, et miss Nevil,