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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/297

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de Raleigh les diverses actions que nous avons rapportées plus haut, sans partialité comme sans exagération, l’on avouera que cette méfiance publique était tout au plus sévère.

Il comprenait d’ailleurs que son mariage avec Élisabeth Throckmorton tarissait la principale source de sa faveur auprès d’Élisabeth, et que cette nouvelle récompense, le don de la terre et du manoir de Sherborne, pourrait bien être le dernier fleuron de sa couronne politique. Il fallait se relever tout à coup par une entreprise tellement hardie et par une si éclatante prouesse, que le monde entier fixât les yeux sur lui. Continuer les plans utiles et faisables de colonisation virginienne auxquels son frère utérin s’était sacrifié, entreprise trop modeste pour lui plaire ! Il savait par expérience quels sont les résultats des exploits honnêtes, auxquels le mensonge a peu de part. La grandeur, la vérité, l’utilité de cette première entreprise, n’avaient point réussi ; l’audace d’une flatterie sans honte venait de lui rendre la faveur. Cette leçon ne fut point perdue pour Raleigh. Il inventa l’Eldorado, promit à ses contemporains la conquête du paradis dans l’Amérique méridionale, et les entraîna sur ses pas.


III. – L’ELDORADO.

C’est ici que les défenseurs de Raleigh, et surtout le rédacteur de la Revue d’Edimbourg, ont accumulé les preuves de l’érudition la plus ingénieuse pour excuser aux yeux de l’histoire cette immense hâblerie. Fonder une colonie sur un sol vierge et inexploré, aspirer à la double gloire de Colomb et de Pizarre, devenir monarque en restant homme de cour, enrichir son pays et le monde d’une civilisation nouvelle, c’était un beau projet, que sir Humphrey Gilbert avait conçu ; mais courir follement à la découverte d’une ville d’or, y croire et y faire croire son siècle, sacrifier des milliers de vies humaines, des trésors et des efforts sans nombre à cette entreprise insensée ; consacrer ou plutôt perdre ainsi une éloquence, une habileté et une persévérance inouïes : telle fut l’ambition, tels furent les résultats de Raleigh. Sans doute l’Eldorado, le pays de l’or et des diamans, avait trouvé, parmi les Espagnols, plus d’un esprit crédule ; et jusque dans ces derniers temps les imaginations ardents et avides ont été sinon séduites, du moins émues, par cette fable populaire. Il a fallu que le voyageur Humboldt en expliquât la chimère, par la nature même du sol et des rochers qui entourent ou parsèment le lac Parima,