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vraisemblable. Ce centaure est bien supérieur aux lions si vantés du tombeau de Clément XIII (Rezzonico.)

Canova, dans ces compositions si diverses, brille surtout comme poète, comme homme de délicate et puissante imagination ; mais, considéré sous un autre point de vue et comme réformateur, Canova, malgré son immense talent, n’a peut-être pas mérité toute l’importance qu’on a voulu lui donner. Il a pu, il est vrai, accomplir dans la sculpture cette révolution que Raphaël Mengs, beaucoup trop décrié aujourd’hui, avait tentée dans la peinture. Il a refait l’antique, mais sans grandeur et beaucoup trop joli ; aussi, nous l’avouerons, nous avons peine à distinguer ses Vénus, ses Nymphes, ses Génies et ses Graces mignonnes, des froides et coquettes divinités du Parnasse de Mengs.

Bartolini et Tenerani sont de l’école de Canova, en ce sens qu’ils ont suivi tous deux l’exemple de ce maître, qu’ils se sont rapprochés de l’antique, et qu’ils ont fait l’un et l’autre une étude particulière des formes nues. On peut dire que ces deux premiers statuaires de l’Italie moderne ont déshabillé les statues que l’Algarde, le Rossi et le Bernin avaient couvertes de draperies écrasantes, de lourds vêtemens d’airain contourné ou de marbre volant. Ils ont aussi simplifié l’attitude et rejeté ces poses forcées que désavoue la nature, et que le génie seul de Michel-Ange a pu faire absoudre. Ils ont, de plus, renoncé généralement à faire du bas-relief un tableau avec clair-obscur, perspective fuyante, saillie exagérée et agrandissement calculé de certaines parties destinées à accroître ce qu’on appelle l’effet. En un mot, ils sont sagement rentrés dans les limites de la sculpture, qui a pour objet de reproduire les belles formes de la nature en les simplifiant pour les idéaliser, et non pas d’imiter seulement l’aspect des objets, ce qui est surtout du domaine de la peinture [1] ; le peintre, en effet, ne peut représenter que l’apparence de la forme, tandis que le sculpteur reproduit la forme elle-même. Enfin, Bartolini et Tenerani sont tous deux revenus à la simplicité des moyens, ce grand art des statuaires antiques.

  1. Un sculpteur qui veut rendre la couleur et l’effet commet le même contre-sens que ce peintre (Giorgione) qui voulait rendre la forme sous tous les aspects possibles à l’aide d’un seul personnage.
    Il peignit un homme nu, vu de dos ; une nappe d’eau limpide s’étendait devant lui et réfléchissait le devant de la figure ; une cuirasse d’acier poli en faisait voir le côté gauche, et un miroir le côté droit.
    « Très belle imagination, s’écrie Vasari, et qui prouve que la peinture a plus de moyens que la sculpture pour montrer tous les aspects de la nature dans une seule vue ! » (Vasari, Vie de Giorgione.)
    Très ridicule imagination, dirons-nous, et qui ne peut avoir pour résultat qu’un très désagréable tableau. Le peintre, d’ailleurs, n’avait nullement atteint son but, car il ne nous avait montré que quatre des aspects de la nature, et non pas tous ses aspects. Un tableau ne peut avoir qu’un seul point de vue, une statue a autant de points de vue qu’il y a de points dans l’espace.