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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/27

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COLOMBA.

— Mon Dieu ! vous m’effrayez. — Si vous saviez lire dans la pensée, je ne sais si je devrais en être content ou affligé…

— Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous connaissons que depuis quelques jours ; mais en mer, et dans les pays barbares, — vous m’excuserez, je l’espère… — dans les pays barbares, on devient ami plus tôt que dans le monde… Ainsi, ne vous étonnez pas, si je vous parle en amie, de choses un peu bien intimes, et dont peut-être un étranger ne devrait pas se mêler.

— Oh ! ne dites pas ce mot-là, miss Nevil ; l’autre me plaisait bien mieux.

— Eh bien ! monsieur, je dois vous dire que, sans avoir cherché à savoir vos secrets, je me trouve les avoir appris en partie, et il y en a qui m’affligent. Je sais, monsieur, le malheur qui a frappé votre famille ; on m’a beaucoup parlé du caractère vindicatif de vos compatriotes et de leur manière de se venger… N’est-ce pas à cela que le préfet faisait allusion ?

— Miss Lydia peut-elle penser !… Et Orso devint pâle comme la mort.

— Non, monsieur della Rebbia, dit-elle en l’interrompant ; je sais que vous êtes un gentleman plein d’honneur. Vous m’avez dit vous-même qu’il n’y avait plus dans votre pays que les gens du peuple qui connussent la vendette qu’il vous plaît d’appeler une forme du duel…

— Me croiriez-vous donc capable de devenir jamais un assassin ?

— Puisque je vous parle de cela, monsieur Orso, vous devez bien voir que je ne doute pas de vous, et si je vous ai parlé, poursuivit-elle en baissant les yeux, c’est que j’ai compris que, de retour dans votre pays, entouré peut-être de préjugés barbares, vous seriez bien aise de savoir qu’il y a quelqu’un qui vous estime pour votre courage à leur résister. — Allons, dit-elle en se levant, ne parlons plus de ces vilaines choses-là ; elles me font mal à la tête, et d’ailleurs il est bien tard. Vous ne m’en voulez pas ? Bonsoir, à l’anglaise. Et elle lui tendit la main.

Orto la pressa d’un air grave et pénétré.

— Mademoiselle, dit-il, savez-vous qu’il y a des momens où l’instinct du pays se réveille en moi. Quelquefois, lorsque je songe à mon pauvre père… alors d’affreuses idées m’obsèdent. Grâce à vous, j’en suis à jamais délivré. Merci, merci.

Il allait poursuivre ; mais miss Lydia fit tomber une cuiller à thé, et le bruit réveilla le colonel.