Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/248

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Ne nous exagérons pourtant pas la portée de la politique des intérêts positifs, à l’égard de la crise qui tourmente et ébranle jusque dans ses fondemens la société européenne en général et particulièrement la France. L’élément passionnel (qu’on me passe ce barbarisme) est extrêmement développé en Europe. A ces passions il faut un aliment ; or, jamais vous ne passionnerez l’Europe pour les travaux publics, celle de toutes les améliorations positives qui est le plus en évidence et qui frappe le plus le sens vulgaire, ni pour l’industrie en général. Jamais, en Europe, la tendance industrielle ne deviendra, pour un long intervalle au moins, enthousiaste et fébrile. Et cependant il faut à l’Europe, à la France spécialement, de l’enthousiasme ; elle ne saurait s’en passer non plus que du pain quotidien. Il lui faut même, en vérité, quelques accès de fièvre.

C’est un mal, dira-t-on. — Cela se peut, quoique, fièvre à part, je croie le contraire ; mais c’est un fait que vous ne changerez pas et qu’il faut accepter. Vous ne sauriez faire que l’amour du bien-être matériel suffise à la tête et au cœur des nations de l’Europe. Elles sont d’une trop noble essence pour que l’acquisition de la richesse ou l’épicuréisme, fût-il relevé par l’éclat des arts, excite en elles de longs ravissemens, leur inspire de vives sympathies autrement que pour un instant passager. Elles font cas des améliorations matérielles, parce que, voulant le progrès de la civilisation, elles en doivent vouloir le matériel, sans lequel ce progrès serait une fiction, une ombre sans substance ; mais le souci de ce matériel ne saurait absorber leurs facultés, si ce n’est pendant des entr’actes. Les classes auxquelles la matière fait le plus défaut, les pauvres, entendent moins que les autres peut-être y consacrer leur existence entière. Le culte absolu de la matière, l’apothéose exclusive de l’industrie, auraient pour les peuples de l’Europe mille dangers. Malheur aux natures puissantes qui sont réduites à une tâche trop au-dessous de leurs forces, et à une pensée qui ne saurait s’étendre sur tous les lobes de leur cerveau ! Au bras d’un vigoureux athlète donnez un disque pesant, sinon le disque, au lieu de frapper le but, ira s’égarer et se perdre au loin. Si l’on réussissait à emprisonner les peuples de l’Europe dans le cercle des intérêts positifs, s’ils essayaient d’en faire l’objet unique de leur forte intelligence et de leurs énergiques passions, vous les verriez convertir le bien-être en d’immenses orgies et les affaires en un colossal agiotage, se vautrer dans le bourbier d’un sensualisme effréné, se dégrader par une cupidité monstrueuse. On sait ce qui arriva aux Romains lorsqu’ils eurent fermé sur eux les portes de l’empire.