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IV – COMMENT LA MEME PENSEE SE PRESENTE AUJOURD’HUI AVEC DE PUISSANS MOYENS D’EXECUTION.

La pensée qui animait Colomb revient aujourd’hui s’offrir de nouveau à l’Europe : je devrais dire s’imposer.

Si l’on compare l’Europe moderne à celle d’il y a trois cent cinquante ans, on reconnaîtra sans peine que l’état de crise est aujourd’hui plus caractérisé encore ; que nous sommes, plus que les contemporains de Colomb, en pleine eau de rénovation ; que le travail moral, intellectuel et matériel auquel la société est en proie, est plus violent, plus actif, plus général qu’alors. L’espace sur lequel ce travail s’opère est plus vaste, car l’Europe entière y participe, et l’Amérique en est tourmentée d’un pôle à l’autre. Au sein de chaque pays isolément, la quantité de mouvement, pour me servir de l’expression consacrée par la mécanique rationnelle, est beaucoup plus considérable ; il n’y a pas une molécule sociale qui n’y ajoute son moment, parce que l’évolution est éminemment démocratique, et elle ne l’était pas il y a trois siècles. Chez chaque individu, l’agitation, les passions, les espérances, les appétits, sont ce qu’ils étaient alors chez quelques-uns seulement. Si, pour offrir aux peuples une occupation digne d’eux et proportionnée à leur élan, à leur énergie, il fallut alors leur livrer un nouveau monde où, à vrai dire, il n’y avait rien à vaincre qu’une nature inanimée, rien à transformer que le monde physique, sera-ce trop, sera-ce assez pour l’Europe moderne qu’une arène où son activité pourra s’exercer sur des populations plus nombreuses que les siennes propres ? Un nouveau continent presque désert suffit [1] à absorber la vie débordante de nos pères. Il faut plus aux peuples modernes ; si le but tant souhaité par eux, l’extrême Orient venait à nous écheoir, nous y trouverions non-seulement de nouvelles terres (car de quels archipels l’ancien continent n’est-il pas entouré du côté de l’est ?) mais une nouvelle humanité, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus délicat à manier et de plus difficile à pétrir, quand on répudie les traditions brutales avec lesquelles en effet l’Europe a définitivement rompu ; tout ce qu’il y a de plus glorieux à perfectionner, tout ce qui paie avec le plus d’usure les soins qu’on y donne.

  1. Il serait peut-être plus exact de dire qu’il n’y suffit pas complètement, puisque cette découverte ne fit pas cesser les guerres en Europe