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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/237

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Loin de moi la pensée sacrilège de rabaisser Colomb en insistant sur les détails qui montrent que son but avait été d’aller en Asie, et qu’il resta persuadé jusqu’à la fin de ses jours qu’en effet il avait atteint le revers oriental de l’ancien continent. Dieu me garde de faire de l’analyse historique à la façon de ces esprits jaloux, flétris par M. W. Irving, qui, sous le prétexte de savantes recherches, vont furetant l’histoire pour ronger ses monumens et marquer d’une souillure pareille à la trace que laissent après eux des insectes impurs, les plus beaux trophées du génie de l’homme.

En se plaçant sur le terrain de la science moderne et de l’art nautique tel qu’il est aujourd’hui, on pourrait dire que le voyage de Colomb n’avait rien de miraculeux ; que c’était une exploration semblable à celles qui, de nos jours, ont été entreprises par MM. Parry, Ross, Franklin et Beechey, et même moins périlleuse ; qu’il essayait un passage aux Indes par l’ouest tout comme ces braves officiers ont tenté des passages par le nord-ouest. Mais l’astronomie et la navigation du temps de Colomb ne ressemblaient pas à celles de nos jours ; elles n’ont atteint leur perfection actuelle que par suite de la découverte du glorieux Génois. Avant Colomb, la rotondité de la terre avait été écrite dans des livres, enseignée par des philosophes, mais c’était une vérité toute de théorie, qui n’était pas passée dans la pratique. Princes et peuples, savans et ignorans, braves et poltrons, gens cloués sur la terre ferme et navigateurs, le genre humain tout entier sans exception était de fait comme s’il n’y croyait pas, car nul encore n’avait agi comme s’il y croyait. Colomb le premier fit ce solennel acte de foi. Lui, chrétien fervent, il préféra sur ce point l’autorité de Ptolémée à celle de Chrysostôme, les conseils de Toscanelli aux réprimandes d’un synode d’évêques et aux admonestations des docteurs de Salamanque. Colomb a pratiquement découvert la rotondité de la planète.

Son départ ne fut pas un coup de tête, ce fut toute une création, préparée par de longues études, mûrie par la méditation.

Colomb ne fut pas seulement un homme au génie créateur et inventif ; il fut plus grand encore à exécuter son œuvre qu’à la concevoir ou à la préparer. Il se montra alors aussi prudent qu’il avait été hardi dans ses projets. Quoique à un âge où les autres hommes songent au repos (il avait près de cinquante ans lors de son premier voyage), à bord on le voyait toujours sur pied, toujours alerte. Il prenait sa part des fatigues plus qu’un simple matelot. Il passait les nuits sur le pont, attentif aux signes du ciel et des flots, veillant pour