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En Espagne, où la chouannerie est nationale, on conçoit qu’il ait passé pour un habile général ; partout ailleurs, il serait considéré comme n’ayant aucune connaissance de la guerre. Il eut du bonheur sans doute, beaucoup de bonheur ; mais le hasard ne suffit pas pour expliquer un succès comme le sien. Il faut encore qu’il ait eu les qualités qui font réussir dans son pays. Il a été, dans l’origine de son élévation, d’une activité presque fabuleuse ; il excellait surtout dans l’art précieux pour un partisan de prendre vite les résolutions les plus imprévues. Les malentendus, les surprises, les terreurs paniques, ont joué un grand rôle dans l’échafaudage de sa fortune ; mais il en est de même pour tout guerillero, et les plus célèbres faits d’armes de Mina n’avaient pas d’autre caractère.

Ce qui a été réellement remarquable chez lui, c’est son instinct organisateur. Quelque informe qu’ait été sa création du Maestrazgo, elle atteste des facultés rares chez un écolier devenu général. Il n’est pas, sous ce rapport, sans quelque ressemblance avec Abd-el-Kader. La préférence obstinée qu’il a montrée dans les derniers temps pour un séjour prolongé à Morella, tandis qu’il avait paru répugner précédemment à coucher deux nuits de suite dans le même lieu, fais voir qu’il avait pris goût aux soins d’un établissement durable. Il est permis de croire qu’il aurait fondé quelque chose, s’il avait eu plus de temps, s’il n’avait pas été arrêté par la maladie, et si l’on n’avait pas déployé contre lui toutes les forces d’une nation organisée. Bien des principautés se sont fondées au moyen-âge qui n’avaient pas jeté d’aussi fortes bases en si peu d’années.

Sa manière de recruter était fort simple. Quand les enrôlemens volontaires ne suffisaient pas, il envoyait un fort détachement dans un village quelconque soumis au gouvernement de la reine, et faisait afficher le bando suivant : Los mozos de este pueblo que no se presenten en et termino de las 24 horas, seran arcabuseados por detras como traidores (les jeunes gens de ce village qui ne se présenteront pas dans les 24 heures seront fusillés par derrière comme traîtres). Les soldats obtenus par ce moyen étaient appelés minones. Il agissait avec non moins de cérémonie quand il avait besoin d’argent : il tombait à l’improviste sur un bourg du pays ennemi et frappait impartialement d’une contribution égale carlistes et christinos. Un jour, à Caspe, quelques personnes notables, connues par leur adhésion au prétendant, vinrent réclamer auprès de lui contre cette égalité : « Je ne reconnais pour amis, répondit-il, que ceux qui me suivent le fusil sur l’épaule, et si je fais une différence entre ceux qui ne me suivent