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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/207

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ville, et leur cria pendant qu’ils sortaient : Gardez-vous de revenir, car vous ne sortiriez pas si aisément.

L’évêque de Mondoñedo réclama encore auprès de don Carlos ; don Carlos écrivit de nouveau, et Cabrera répondit : — Il est possible, bien que je ne le comprenne pas, que les moines soient utiles au service de votre majesté lorsqu’elle sera à Madrid ; mais je puis l’assurer qu’ici ils ne me servent à rien, si ce n’est à consommer des rations que j’aime autant garder pour ceux qui se battent journellement pour la bonne cause. — Quelques jours après, il destitua l’évêque de ses fonctions de président de la junte, et en nomma un autre.

Nous avons déjà parlé de la cruauté de Cabrera. Nous avons dit qu’il fallait faire la part, pour le bien juger sous ce rapport, des préjugés et des mœurs de son pays. On a voulu faire de lui un être féroce toujours altéré de sang humain ; c’est aller trop loin. Ceux qui le connaissent bien disent qu’il n’a jamais versé de sang sans motif. Il est insensible, mais il n’est pas cruel pour le plaisir de l’être. Il y a un mot qui a fait bien du mal à l’Espagne ; c’est le terrible mot de représailles. Ce mot explique tous les meurtres de Cabrera. Les constitutionnels traitaient les révoltés comme des brigands et les égorgeaient sans pitié ; à leur tour, les révoltés le leur rendaient. Les têtes se montent aisément en Espagne ; chaque parti croit et raconte des horreurs de son ennemi, et s’excite, par ces récits souvent imaginaires, à en faire autant. On va loin ainsi de part et d’autre. Il est vrai pourtant de dire que Cabrera, surtout quand il était irrité, pouvait compter parmi les plus sanguinaires.

Naturellement gai, il se mettait en colère avec une extrême facilité, et il était alors tout-à-fait hors de lui. Ses officiers l’excitaient d’ailleurs dans ses emportemens, au lieu de le retenir. On raconte que, quelques jours avant l’arrivée d’Oraa devant Morella, il avait réuni dans un dîner tout son état-major. Dès le commencement du repas, la conversation tomba sur ce qu’on ferait des prisonniers après les engagemens qui allaient avoir lieu. Il fut convenu d’abord que les chefs seraient fusillés sans pitié ; puis, le dîner s’avançant et les imaginations s’échauffant par le vin, des chefs on passa aux officiers, puis aux sous-officiers ; à la fin du repas, il était décidé qu’on ne ferait aucun quartier, même aux simples soldats. Cabrera prenait part à ces orgies et s’enivrait comme les autres ; il se croyait ensuite lié par sa parole, et exécutait par fanfaronnade ce qu’il avait juré dans un moment de transport.

Quant à ses talens militaires, on a vu aussi ce qu’il faut en penser.