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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/199

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lieu long-temps après le passage de Cabrera, et que tout le monde raconte en Espagne, en donnera une idée. Un négociant de Valence attendait un navire chargé de contrebande ; du bord de la mer, il voyait ce navire louvoyer à distance, mais sans oser aborder, parce que les douaniers couvraient le rivage. Il imagina alors de courir à toutes jambes vers la ville, en criant à tue-tête : Cabrera ! Cabrera ! A ce nom, bientôt répété de tous côtés par la population épouvantée, les douaniers se sauvent et courent à leur tour vers la ville ; une panique générale se répand ; de tous les points de la huerta, chacun accourt avec ce qu’il peut emporter de plus précieux. Les portes de Valence demeurèrent fermées pendant trois jours à la suite de cette alerte. Un énorme encombrement d’hommes, de femmes, de mulets, se forma sous les murs ; il en sortait des cris de désespoir, et de prière, mais les habitans refusaient d’ouvrir, craignant d’introduire avec les fugitifs le terrible dévastateur. A la faveur de ce désordre, le navire débarqua ses marchandises, et les Valenciens en furent quittes cette fois pour la peur.

Nous avons laissé Cabrera à Morella. Nous le retrouvons, à quelques jours de là, près de Falset. Falset est une petite ville fortifiée au-delà de l’Èbre, à vingt lieues environ au nord de Morella, comme Valence en est à trente lieues vers le sud. La promptitude dans les mouvemens est le premier mérite d’un chef de bande, en ce qu’elle lui permet de se porter inopinément sur les points où il est le moins attendu ; Cabrera a eu long-temps ce mérite au plus haut degré, et cela suffit pour expliquer sa réputation militaire auprès des Espagnols.

Il marchait donc sur Falset, dans l’espoir de mettre à sac cette place et d’y faire encore du butin, quand il dut au hasard une nouvelle victoire qu’il ne cherchait certainement pas. Le général Pardiñas, qui commandait la troisième division de l’armée du centre, n’avait pu voir sans indignation la retraite de l’armée devant une bicoque défendue par quelques milliers de bandits ; il nourrissait dans son ame le désir violent de prendre sa revanche, et quand il apprit que le nouveau comte de Morella était près de lui, il s’empressa de marcher à sa rencontre. Cabrera avait trois mille hommes ; Pardiñas en amena six mille, ne doutant pas qu’avec de pareilles forces il ne culbutât l’ennemi.

Cabrera ne présentait jamais la bataille en pleine campagne, mais il la refusait rarement. Dès qu’il apprit l’arrivée de Pardiñas, il alla au-devant de lui. Les deux armées se rencontrèrent le 1er octobre 1838, entre Flix et Maella. Pardiñas déploya sa division sur une seule ligne ;