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du Bas-Aragon une bien plus grande influence que lui ; c’était le fameux Carnicer. Cabrera était jaloux de l’autorité et de la réputation de ce cabecilla ; il souffrait impatiemment de se voir dominé par lui. Un jour, Carnicer reçut du prétendant l’ordre de se rendre dans les provinces basques ; il partit en effet, mais au passage du pont de Aranda, il fut pris par un détachement des troupes de la reine et fusillé. Les bruits les plus graves ont couru à ce sujet contre Cabrera ; les uns ont dit qu’il avait provoqué l’ordre de rappel, pour se défaire d’un supérieur qui le gênait ; d’autres affirment que l’ordre était faux, et que Cabrera, après avoir ainsi attiré Carnicer au pont de Aranda, avait fait prévenir les christinos du moment de son passage. Il est encore bien difficile de se prononcer sur ce que cette accusation peut avoir de fondé ; tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’elle est très répandue en Aragon, et qu’on en parlait jusque dans l’armée de Cabrera, au plus fort de sa fortune.

Quoi qu’il en soit, la mort de Carnicer donna à don Ramon le premier rang parmi les chefs de bandes qui battaient le pays. Il alla bientôt après, vers la fin de 1835, faire un voyage en Navarre, auprès de don Carlos, et il en revint avec un brevet régulier de colonel. C’est alors que son nom commença de prendre du retentissement. Il eut dans le royaume de Valence quelques engagemens heureux avec les généraux de la reine, et se fit ainsi une renommée de hardi guerillero. Un millier d’hommes environ servait sous ses ordres. Sa puissance croissante lui donnant de plus en plus les moyens de satisfaire ses goûts d’écolier, il se livrait au plaisir avec emportement au milieu des hasards de cette guerre. Partout où il était, et il a conservé cette habitude jusqu’au dernier moment, il y avait festin et bal. Il donnait à ses officiers l’exemple de bien boire et de danser gaiement. Il avait aussi trois ou quatre femmes dans chacun de ses cantonnemens, et ce qu’on raconte de ses débauches est vraiment incroyable.

Une des qualités les plus nécessaires d’un cabecilla, c’est le mépris du sang humain. Cabrera n’avait pas plus cette qualité que beaucoup d’autres, mais il l’avait autant que qui que ce soit. Le bandit espagnol n’estime son chef qu’autant qu’il le voit ne faire aucun cas de la vie d’autrui ; c’est dans le sang-froid à donner la mort qu’il place la dignité du commandement. Aussi cette vie si voluptueuse était-elle mêlée d’affreux épisodes qui mettaient Cabrera à une haute place dans l’estime de ses soldats. Nul ne fumait plus froidement le cigarito en donnant l’ordre de fusiller des prisonniers ; nul ne les regardait passer d’un œil plus sec et plus indifférent pendant qu’ils allaient à la