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feuilles ; abrite et nourrit par miracle cette immense réunion d’hommes. A sa parole, des palais s’élèvent dans le désert. Cette incantation de l’univers par la prière du prêtre est pleine de solennité. Pendant qu’il reste plongé dans la méditation, tous les êtres célestes descendent des hauts lieux. Un concert s’élève d’instrumens invisibles. Les arbres de toute espèce se changent en nains, en bayadères ; ils viennent eux-mêmes présenter leurs fruits. Des fleuves d’ambroisie coulent dans la vallée ; les rivages sont faits de sables d’émeraude et de saphir. Toute l’armée s’écrie : C’est ici qu’est le ciel. Mais, à un signe du brahmane, ces merveilles disparaissent comme un rêve. Cette féerie, où se déploie dans toute sa liberté l’imagination orientale, semble être le modèle des incantations de Merlin. La nature et l’humanité sont là comme enivrées l’une par l’autre.

Cependant que faisait Rama, le héros du poème ? Plongé dans la contemplation des forêts, des montagnes, des fleuves, ses jours se passaient dans un vague enchantement. On ne voit pas dans les poèmes d’Homère les hommes s’arrêter pour remarquer les beautés de l’univers. Ils sont, pour cela, trop avides d’action, de mouvement ; ils sont trop remplis d’émotions guerrières. Personne ne conteste aujourd’hui que cet attendrissement qui saisit l’homme en présence de la nature ne soit un sentiment tout moderne, et plusieurs croient en trouver les premières traces, en France, dans les œuvres de J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Or, voici dans un poème de la Haute-Asie, vieux de trois mille ans peut-être, un héros dont les impressions, les rêveries, le langage même, sont tout semblables à ceux de Saint-Preux sur les rochers de Meilleraie, de Rousseau dans l’île de Bienne, de Werther dans les forêts de l’Allemagne, de Paul et Virginie dans l’île de France. Je ne sais même si, dans les écrivains que je viens de nommer, l’intimité de l’homme et de la nature a jamais été exprimée par des traits aussi vifs que dans le passage suivant du Ramayana :

Après avoir long-temps habité les forêts, Dusha-Rutha semblable aux dieux, séduit par la grace de ces collines, montrait en ce moment à son épouse bien aimée les sommets lointains, et il lui parlait ainsi : « O ma bien-aimée, ni la perte de mon royaume, ni la séparation de mes amis ne m’affligent, quand je contemple le front sublime de ces montagnes. Vois ce sommet que visitent les oiseaux et où les métaux abondent ; ses pics s’élèvent jusqu’aux cieux. Les flancs de ce roi des montagnes ressemblent à des veines d’argent ; d’autres fois ils