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éclats du tonnerre, Tu connais les passions de l’homme ; je te conjure dans mon agonie ; ne m’achève pas, moi, qui suis déjà blessé et terrassé par les dieux. En entendant ces paroles gémissantes, la reine fit taire sa douleur, et les mains jointes, la tête prosternée aux pieds du roi, elle répondit : O roi des hommes, pardonne-moi ; privée de réflexion dans l’excès de mon malheur, j’ai dit ce qui ne devait point être prononcé. Celle qui est suppliée, les mains jointes, par son époux semblable aux dieux, est perdue dans cette vie et dans l’autre, si elle repousse ses prières. Qu’ai-je dit dans ma détresse ? La souffrance détruit l’intelligence ; la douleur détruit la mémoire, la douleur détruit la patience ; il n’est point d’ennemi plus destructeur que la douleur. La blessure causée par un tison ardent ou par une arme meurtrière peut être guérie ; mais, ô roi, la détresse qui vient de l’ame est sans remède. Les sages même, ceux qui étaient doux, patiens, instruits dans les habitudes de la vertu, sont tombés au-dessous du ver de terre, quand ils ont été atteints dans leur cœur par le désespoir. Ces jours écoulés depuis le départ de mon fils sont pour moi comme des siècles. Ma douleur s’est accrue comme les eaux du Gange, quand la froide saison est passée. — Pendant que la reine achevait ces paroles, le jour déclina et le soleil se coucha.

« Mais le roi, épuisé de douleur, répondit : Heureux ceux qui reverront le visage de Rama semblable à la pâle lune d’automne, ou au nénuphar épanoui ! heureux ceux qui le verront revenir des forêts, lui, semblable à l’étoile dans sa course céleste ! Mais pour moi, ô reine, mon cœur se brise ; la douleur a consumé mon souffle, et ma vie est semblable au rivage emporté par les ondes d’un fleuve. »

Voilà enfin que cette poésie fait éclater des douleurs humaines. Les systèmes, les abstractions du culte sont oubliés ; à travers la différence des temps et des lieux, nous retrouvons l’homme semblable à nous. Cette plainte va se joindre aux plaintes immortelles de la poésie occidentale, et ce vieux roi, sorti de l’oubli, va grossir le chœur lamentable des vieillards consacrés par le deuil, Priam, Ossian, le père du Cid, le roi Lear. Le monarque indien manquait à cette assemblée funèbre.

Après la mort du roi, Bharata rassemble une armée pour aller à la recherche de son frère et lui offrir l’empire. Cette armée est composée d’un million d’hommes de pied, de cent mille cavaliers de neuf mille éléphans caparaçonnés. Il entre avec cette multitude dans le fond des forêts. Il traverse le Gange, et va demander conseil à un brahmane retiré dans la solitude. Ce brahmane, dans sa hutte de