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reçoit de son père au moment où il va le quitter pour la première fois :

« O mon fils, sois humble et courtois. Obéis aux brahmanes dévoués à l’étude des Védas ; reçois leur instruction comme le breuvage de l’immortalité. Les brahmanes sont grands ; ils possèdent la source de la prospérité et du bonheur. Pour assurer l’existence du monde, ils ont été envoyés parmi les hommes comme des dieux terrestres. Ils sont les gardiens des Védas et des lois immuables de la vertu ; ils possèdent aussi la science importante des archers. Sois constamment à cheval, ou sur un char, ou sur un éléphant. Instruis-toi dans les arts policés ; envoie-moi de sages messagers. Ayant parlé ainsi, le roi des hommes dit encore : Va, mon fils. Et ses yeux se remplirent de larmes, et sa parole fut brisée par ses sanglots. »

Cherchez un idéal semblable dans le héros, où le trouverez-vous ? Ce n’est pas sous la tente d’Achille ni d’Ajax. Il faut traverser toute l’antiquité classique et pénétrer au cœur du christianisme. Les relations du guerrier et du prêtre indien sont précisément celles du preux chevalier et de l’ermite dans les romans de la Table-Ronde. Parceval-le-Gallois, Lancelot du Lac, Tristan, ont le même genre de vie que Rama, Bharata, et les autres héros de race indienne. Comme ces derniers, ils poursuivent un idéal de perfection morale sous le symbole du Saint-Graal. Une éternelle macération est infligée aux uns comme aux autres. Seulement le chevalier errant dans la triste forêt des Ardennes s’arme contre les séductions de son cœur plutôt que contre les enchantemens de la nature extérieure. Qui eût pensé que l’épopée de la féodalité chrétienne avait son analogue dans la vallée du Gange, et qui eût cherché, dans le golfe du Bengale, la chevalerie rêveuse de la Bretagne enchantée par Merlin ? Cette ressemblance entre les personnages se retrouve dans l’action du poème. Un même genre de vie devait produire des épopées analogues.

Dès le commencement, le roi, dans sa ville gigantesque, supplie les dieux de lui accorder une postérité. La Divinité suprême descend sur la terre et s’incarne dans la personne de quatre fils du monarque. Ces héros-dieux grandissent avant la fin du premier livre. Bientôt instruits dans les Védas, le chef des prêtres vient demander leur secours contre le roi des infidèles. Le père hésite d’abord à livrer ses fils aux dangers de la guerre : il veut partir à leur place. Cependant, dominé par l’autorité du sacerdoce, il exécute ses ordres. Rama et son frère reçoivent des armes enchantées ; parmi ces armes se trouve un arc que les rois et les dieux sont incapables de bander. On l’apporte