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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/15

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COLOMBA.

— Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d’une de nos chansons corses ? C’est un berger qui dit à une bergère :

S’entrassi’ndru Paradisu, santu, santu,
E nun truvassi a tia, mi n’esciria[1].

Miss Lydia comprit, et trouvant la citation audacieuse, et plus encore le regard qui l’accompagnait, elle répondit en rougissant : Capisco.

— Et vous retournez dans votre pays en semestre ? demanda le colonel.

— Non, mon colonel. Ils m’ont mis en demi-solde, probablement parce que j’ai été à Waterloo et que je suis compatriote de Napoléon. Je retourne chez moi, léger d’espoir, léger d’argent, comme dit la chanson.

Et il soupira en regardant le ciel.

Le colonel mit la main à sa poche, et retournant entre ses doigts une pièce d’or, il cherchait une phrase pour la glisser poliment dans la main de son ennemi malheureux.

— Et moi aussi, dit-il d’un ton de bonne humeur, on m’a mis en demi-solde ; mais… Avec votre demi-solde, vous n’avez pas de quoi vous acheter du tabac. Tenez, caporal.

Et il essaya de faire entrer la pièce d’or dans la main fermée que le jeune homme appuyait sur le bord de la yole.

Le jeune Corse rougit, se redressa, se mordit les lèvres, et paraissait disposé à répondre avec emportement, quand tout à coup, changeant d’expression, il éclata de rire. Le colonel, la pièce à la main, demeurait tout ébahi.

— Colonel, dit le jeune homme reprenant son sérieux, permettez-moi de vous donner deux avis. Le premier, c’est de ne jamais offrir de l’argent à un Corse, car il y a de mes compatriotes assez impolis pour vous le jeter à la tête ; le second, c’est de ne pas donner aux gens des titres qu’ils ne réclament point. Vous m’appelez caporal, et je suis lieutenant. Sans doute, la différence n’est pas bien grande, mais…

— Lieutenant ! s’écria sir Thomas, lieutenant ! mais le patron m’a dit que vous étiez caporal, ainsi que votre père et tous les hommes de votre famille.

À ces mots le jeune homme, se laissant aller à la renverse, se mit

  1. « Si j’entrais dans le paradis saint, saint, et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais. » ( Serenata di Zicavo.)