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grecs, il dissipe, à son souffle, le moyen-âge, et crée la renaissance. Quelquefois ce sont des modernes qui, le lendemain de leur apparition, retombent dans l’obscurité et sont comme s’ils n’avaient jamais été. Mais leur action, un moment suspendue, n’en est bientôt que plus puissante. Tel fut Shakspeare. S’il est oublié par le XVIIIe siècle, il revit de nos jours, et cette résurrection a provoqué en partie celle de l’Allemagne : en sorte que ces hommes peuvent être regardés comme d’ardens messagers qui, de loin à loin, viennent marquer l’aurore des grandes journées du monde intellectuel. Aujourd’hui, l’Europe est lasse ; elle l’avoue elle-même. Parcourez l’Angleterre, l’Allemagne, la France ; partout, avec des visages divers, vous trouverez, haletant et vivant d’une même ombre de vie, les hommes attachés, non au présent, mais à l’attente d’une chose qu’ils ne savent comment nommer. Virgile, Homère, Dante, Shakspeare, ne suffisent plus à repaître ces esprits magnifiques. Il faudrait, disent-ils, de nouvelles sources d’eau vive pour nous assouvir dans notre désert moral. Et voilà qu’en effet soudainement jaillit du rocher un flot d’inspiration qu’aucune génération n’a encore détourné à son profit ; voilà que des noms jusqu’ici ignorés sont prononcés, des langues, des religions perdues sont découvertes, des dieux retrouvés. Une poésie inconnue, la poésie indienne, commence à se révéler. Par-delà l’Homère grec, un Homère indien se montre à l’extrémité des temps, puisque les critiques les plus modérés placent sa naissance mille ans avant le Christ. Hâtons-nous donc de nous tourner de ce côté ; voyons ce que peuvent être une Odyssée, une Iliade au bord du Gange. Qu’avons-nous de commun avec ce génie que le temps et l’espace ont mis si loin de nous ? Que faut-il en espérer pour l’avenir ? Quel bon ou mauvais augure, en tirer ? Virgile et Homère ont prêté quelque chose de leur vie aux siècles de Léon X et de Louis XIV. Quel siècle naîtra au souffle de cet Homère du golfe de Golconde ?

L’Inde, comme la Grèce, a deux épopées principales. Sous les titres du Ramayana et du Mahabaratha, elle a son Iliade et son Odyssée. Si l’étendue des œuvres faisait seule leur importance, cette littérature serait, sans contestation, la première de toutes, puisque le moindre de ces poèmes renferme au moins quarante mille vers. Le tiers du Ramayana a été publié dès 1800 à Sérampore ; mais, dans le trajet des Indes en Europe, le vaisseau qui portait une partie de cette cargaison fit naufrage. Le premier et le troisième volume parvinrent seuls en Angleterre ; il y a quelques années seulement, William