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Entraîné par la partie la plus noble et la plus élevée de la science, il en avait négligé l’application et dédaigné les profits ; il avait surtout exercé dans les camps, au milieu des ravages de la guerre et des épidémies, n’ayant eu de la pratique médicale que les dangers et l’héroïsme. Aussi, le médecin qui couvrait la France de ses disciples, et remplissait l’Europe de son nom, après trente ans d’exercice et de gloire, est mort pauvre ; cette passion pour la vérité lui faisait cependant porter trop de fougue dans sa recherche, et le rendait moins difficile qu’il ne l’aurait fallu sur ses preuves. Son esprit, qui était vif, pénétrant, ferme, créateur, n’avait pas des procédés assez rigoureux ; il ne se posait pas toujours bien les problèmes, et il se contentait souvent de solutions imparfaites, parce qu’il observait bien et qu’il concluait trop. Chercher et croire, affirmer et combattre, tels étaient ses besoins ; il ne savait ni douter, ni hésiter. De là venaient à la fois ses imperfections, son talent, sa puissance, ses succès ; il y puisait un style aux allures animées et libres, coloré, abondant, inégal, énergique ; il y trouvait l’inspiration de ces livres qui intéressaient non-seulement par l’exposition de ses idées, mais par l’émotion de ses sentimens, car il y mettait à la fois ses systèmes et sa personne.

M. Broussais a eu un génie inventif ; il appartenait à cette génération vigoureuse et créatrice qui s’occupait un peu moins que la nôtre de ce qu’on avait pensé dans les siècles précédens, et qui découvrait un peu plus. Aussi, le nom de Broussais demeurera inscrit à côté des grands noms dans la science qu’il a cultivée, honorée et perfectionnée.


MIGNET.