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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/142

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Tel est ce système dans ses traits principaux. Il est simple est-il aussi vrai ? La force et la hardiesse d’esprit déployées pour le construire ou pour le soutenir doivent-elles nous faire illusion sur la fragilité de ses fondemens ? M. Broussais a-t-il raison contre le sentiment unanime du genre humain et contre l’opinion, à peu près générale des philosophes, qui place dans le corps un principe spirituel distinct, quoique dépendant de lui sous beaucoup de rapports, pendant leur union passagère ? Est-il possible d’admettre qu’un instrument matériel produise seul des effets qui ne le sont pas, que la pensée à laquelle M. Broussais n’accorde pas plus que personne les attributs de la matière, puisqu’il convient qu’elle ne peut ni se voir, ni se toucher, ni se décomposer, soit le résultat direct d’un organe qui se voit, se touche, se décompose ? Avec quelle apparence ce qui est un peut-il être confondu avec ce qui est complexe, ce qui est spontané et actif avec ce qui est passif et dépendant, ce qui peut être partout à la fois, dans l’espace et dans le temps, sans être soumis aux conditions de l’étendue et de la durée, avec ce qui ne saurait se trouver qu’en un seul lieu, dans un seul moment ?

Pourquoi ne pas reconnaître que des phénomènes spirituels sont les actes d’un principe de même nature qu’eux, et que, accomplis, il est vrai, à l’aide des sens et du cerveau, ils ne peuvent être perçus, voulus, jugés, conservés que dans un centre indivisible et dès-lors immatériel ? Comment ne pas convenir que ce principe auquel on donne le nom de moi, si on le considère sous le rapport de sa personnalité ; celui de conscience, si on le considère sous le rapport de son action réfléchie ; celui d’ame, si on le considère sous le rapport de son existence abstraite, conserve seul l’identité de l’être humain à travers les phases de la vie, les changemens du corps, le renouvellement successif et total des organes incapables par-là même de rester dépositaires d’impressions et d’idées appelées à survivre à la portion de matière qui les aurait produites ? Enfin, comment contester que l’étude de ce principe, de ses facultés, de ses lois, de ses actes, forme une science à part, justement appelée psychologie et différente de la physiologie ou science du corps, pour le compte de laquelle M. Broussais se montre trop exigeant par une habitude de métier fortifiée, de toute la puissance d’un système.

Le premier consul demandait un jour à un illustre géomètre pourquoi il n’avait pas parlé de Dieu dans son système du monde. « C’est, répondit-il, parce que je pouvais me passer de cette hypothèse. » M. Broussais a cru pouvoir, en traitant de l’homme, se passer à son