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respectées. Il croyait, chaque fois, ardemment à ce qu’il pensait. S’être trompé précédemment avec enthousiasme ne l’empêchait pas de se contredire avec résolution, sans qu’il supposât que l’aveu de son erreur passée pût ébranler la confiance dans son assertion présente. Rompre avec ses maîtres et se donner envers eux l’apparence de l’ingratitude ne l’embarrassait pas non plus. Il craignait encore moins d’encourir de nombreuses, d’ardentes inimitiés, il ne pensait pas que la vérité dût se laisser entraver par la reconnaissance et s’établir sans lutte. Il aimait d’ailleurs le combat, et la satisfaction de dominer aurait sans doute été moins grande pour lui, si elle n’avait pas été accompagnée du plaisir de vaincre.

C’est avec ces dispositions qu’il se mit à l’œuvre. Il exposa d’abord son système dans un petit amphithéâtre de la rue du Foin qu’avaient illustré les leçons de Bichat. Il s’éleva en même temps contre la pratique incendiaire de Brown et les idées indécises de Pinel. L’un était à ses yeux un meurtrier qui, s’étant hardiment trompé sur le caractère des maladies, avait appris à tuer avec résolution ; l’autre était un ontologiste qui avait pris des symptômes pour des maladies, et qui, incertain dans sa pratique ainsi que dans sa doctrine, se contentait le plus souvent de laisser mourir. Comme la domination de Pinel était établie et devait être renversée pour que M. Broussais pût y substituer la sienne, il s’attacha surtout à la ruiner. « Je sais, disait-il, qu’en attaquant ce colosse de la médecine antique, l’école et l’académie me seront fermées ; mais je ne me rendrai pas indigne de moi-même par le lâche chagrin de voir mes cadets y parvenir à mon préjudice. » Dans cette lutte, qui fut ardente de sa part, par quel sentiment était-il dirigé ? Écoutons-le encore : « Je ne suis point possédé de la chimère de l’immortalité ; je désire rendre des services à l’humanité autant que mes moyens me le permettront. Mon but est de former des médecins d’une pratique plus heureuse que ne peut l’être celle des systématiques à la mode. J’y parviendrai, j’en suis sûr, parce que depuis douze ans j’ai coutume d’y parvenir, parce qu’aucun de ceux qui m’ont entendu ou vu pratiquer n’a résisté à la force de la vérité : j’ose espérer d’en élever un assez bon nombre pour susciter à l’erreur des ennemis qui finiront un jour par la détruire.

Ne reconnaît-on pas le réformateur à ces fières et confiantes paroles ? N’aperçoit-on pas en lui la conviction passionnée qui est un signe anticipé du triomphe aussi la nouveauté de ses vues, l’enchaînement de ses déductions, la hardiesse même de ses attaques, firent grand bruit et attirèrent à son cours un auditoire nombreux et enthousiasmé.