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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/123

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une idée bien imparfaite, si je me bornais à le présenter sous cet aspect. M. Broussais n’a été philosophe que par occasion et, en quelque sorte, par déduction. En lui, le physiologiste a précédé, inspiré, subjugué le penseur. Il faut, dès-lors, chercher ses principes philosophiques dans ses théories médicales. C’est là que se trouvent son originalité et ses principaux titres à la gloire. C’est là qu’on peut saisir la marche de cet esprit vigoureux, exposer ses découvertes dès leur origine, et les suivre dans tout leur développement systématique. C’est là aussi que l’homme se montre tout entier, convaincu, impérieux, passionné, avec son impétueux courage, sa verve entraînante, se plaisant à combattre les systèmes contemporains pour le moins autant qu’à établir le sien, et transportant la lutte jusque dans l’histoire, afin d’y renverser toutes les vieilles autorités et de dominer seul. En un mot, c’est là que M. Broussais occupe une place, dans la glorieuse compagnie des maîtres de la science, qui lui doit d’incontestables progrès.

François-Joseph-Victor Broussais naquit à Saint-Malo, le 17 décembre 1772. Il appartenait à une famille vouée depuis plusieurs générations à l’art de guérir. Son bisaïeul avait été médecin et son grand-père pharmacien. Son père, qui exerçait aussi la médecine, s’était établi à Pleurtuit, village situé non loin de Saint-Malo sur le bord de la mer. Là s’écoulèrent les douze premières années de Broussais. A part les soins éclairés d’une mère tendre et forte qu’il aimait extrêmement, et les faibles enseignemens de son curé, qui le forma surtout à servir la messe et à chanter au lutrin, l’éducation de son enfance fut fort négligée. Mais il n’y a pas de temps perdu pour les hommes d’une organisation supérieure. Ce que l’éducation ne fait pas pour eux, la nature se charge de le faire, et, en attendant que leur esprit se cultive, leur caractère se forme.

C’est ce qui arriva au jeune Broussais dont les sentimens se développèrent avec d’autant plus de force qu’ils ne furent pas gênés par les idées. Il apprit surtout de bonne heure à ne rien craindre. Son père l’envoyait de nuit porter, dans les campagnes, les remèdes qu’il avait prescrits à ses malades, Souvent il ignorait la route qu’il devait parcourir, et il se laissait alors guider, jusqu’à la chaumière inconnue, par le cheval qui y avait conduit son père pendant le jour. Le jeune et intrépide enfant traversait ainsi, sans hésitation et sans trouble, des bruyères désertes, silencieuses et mal famées s’aguerrissant, dans ces courses nocturnes, contre les craintes vagues, qui n’eurent pas plus de prise sur lui que les dangers réels. Il donna, dès son