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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/121

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COLOMBA.

— Il me les fallait tous les deux, lui dit Colomba à voix basse et dans le dialecte corse. Les rameaux sont coupés, et si la souche n’était pas pourrie, je l’eusse arrachée. Va, ne te plains pas ; tu n’as pas long-temps à souffrir. Moi, j’ai souffert deux ans !

Le vieillard poussa un cri, et sa tête tomba sur sa poitrine. Colomba lui tourna le dos et revint à pas lents vers la maison en chantant quelques mots incompréhensibles d’une ballata : « Il me faut la main qui a tiré, l’œil qui a visé, le cœur qui a pensé… »

Pendant que la jardinière s’empressait à secourir le vieillard, Colomba, le teint animé, l’œil en feu, se mettait à table devant le colonel.

— Qu’avez-vous donc ? disait-il, je vous trouve l’air que vous aviez à Pietranera ce jour où, pendant notre dîner, on nous envoya des balles ?

— Ce sont des souvenirs de la Corse qui me sont revenus en tête. Mais voilà qui est fini. Je serai marraine, n’est-ce pas ? Oh ! quels beaux noms je lui donnerai : Ghilfuccio-Tomaso-Orso-Leone.

La jardinière rentrait en ce moment. — Eh bien ! demanda Colomba du plus grand sang-froid, est-il mort ou évanoui seulement ?

— Ce n’était rien, mademoiselle ; mais c’est singulier comme votre vue lui a fait de l’effet.

— Et le médecin dit qu’il n’en a pas pour long-temps ?

— Pas pour deux mois, peut-être.

— Ce ne sera pas une grande perte, observa Colomba.

— De qui diable parlez-vous ? demanda le colonel.

— D’un idiot de mon pays, dit Colomba d’un air d’indifférence, qui est en pension ici. J’enverrai savoir de temps en temps de ses nouvelles. Mais, colonel Nevil, laissez donc des fraises pour mon frère et pour Lydia.

Lorsque Colomba sortit de la ferme pour remonter dans la calèche, la fermière la suivit des yeux quelque temps : — Tu vois bien cette demoiselle si jolie, dit-elle à sa fille, eh bien ! je suis sûre qu’elle a Le mauvais œil.


Pr. Mérimée.