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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/102

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REVUE DES DEUX MONDES.

lui apparaissait toujours tel qu’elle l’avait vu au moment de son départ, pressant sur ses lèvres le talisman qu’elle lui avait donné… Puis elle songeait à sa bravoure. Elle se disait que le danger terrible auquel il venait d’échapper, c’était à cause d’elle, pour la voir un peu plus tôt, qu’il s’y était exposé. Peu s’en fallait qu’elle ne se persuadât que c’était pour la défendre qu’Orso s’était fait casser le bras. Elle se reprochait sa blessure, mais elle l’en admirait davantage ; et si le fameux coup double n’avait pas, à ses yeux, autant de mérite qu’à ceux de Brandolaccio et de Colomba, elle trouvait cependant que peu de héros de roman avaient montré autant d’intrépidité, autant de sang-froid, dans un aussi grand péril.

La chambre qu’elle occupait était celle de Colomba. Au-dessus d’une espèce de prie-dieu en chêne, à côté d’une palme bénite, était suspendu à la muraille un portrait en miniature d’Orso en uniforme de sous-lieutenant. Miss Nevil détacha ce portrait, le considéra longtemps, et le posa enfin auprès de son lit, au lieu de le remettre à sa place. Elle ne s’endormit qu’à la pointe du jour, et le soleil était déjà fort élevé au-dessus de l’horizon lorsqu’elle s’éveilla. Devant son lit, elle aperçut Colomba, qui attendait immobile le moment où elle ouvrirait les yeux.

— Eh bien ! mademoiselle, n’êtes-vous pas bien mal dans notre pauvre maison ? lui dit Colomba. Je crains que vous n’ayez guère dormi,

— Avez-vous de ses nouvelles, ma chère amie ? dit miss Nevil en se levant sur son séant.

Elle aperçut le portrait d’Orso, et se hâta de jeter un mouchoir pour le cacher.

— Oui, j’ai de ses nouvelles, dit Colomba en souriant.

Et, prenant le portrait :

— Le trouvez-vous ressemblant ? Il est mieux que cela.

— Mon Dieu !… dit miss Nevil toute honteuse, j’ai détaché… par distraction… ce portrait… J’ai le défaut de toucher à tout… et de ne ranger rien… Comment est votre frère ?

— Assez bien. Ciocanto est venu ici ce matin avant quatre heures. Il m’apportait une lettre, pour vous, miss Lydia ; Orso ne m’a pas écrit, à moi. Il y a bien sur l’adresse : à Colomba ; mais, plus bas : pour miss N… Les sœurs ne sont point jalouses. Giocanto dit qu’il a bien souffert pour écrire. Giocanto, qui a une main superbe, lui avait offert d’écrire sous sa dictée. Il n’a pas voulu. Il écrivait avec un crayon, couché sur le dos, Brandolaccio tenait le papier. À chaque