Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 22.djvu/319

Cette page a été validée par deux contributeurs.
315
POÈTES MODERNES DE LA FRANCE.

qu’il semble qu’on ne puisse jamais plus l’altérer. Ainsi en est-il du Cid. Depuis que Corneille lui a donné si puissamment le souffle et la vie, chacun s’est accoutumé à voir dans ce type un héros jeune, impétueux, hardi, plein d’une égale ardeur pour l’amour et les glorieux combats. Malaisément on se le figure vieux, refroidi par l’âge, d’un sang moins bouillant, d’un bras moins prompt, d’une valeur plus prudente et plus réfléchie. Pour Chimène, on la cherchera toujours avec regret dans sa poétique auréole, à côté de son Cid bien-aimé dont l’imagination ne la sépare pas. Cependant l’hypothèse de M. Casimir Delavigne une fois admise, on ne saurait nier qu’il ait exploité avec une grande intelligence et un rare sentiment les deux mines fécondes ouvertes sous sa main, c’est-à-dire les romances espagnoles et la tragédie de Corneille. Aux unes, il a emprunté leur fonds naïvement original, leurs formes vivantes et pittoresques ; à l’autre, en maint endroit, sa touche mâle et vigoureuse, son accent héroïque et fier, ses attitudes et ses poses si martiales. La couleur romanesque et un peu fanfaronne des vieilles épopées est généralement saisie. Ce sont à tout propos ressouvenirs guerriers, sentimens chevaleresques, discours magnanimes, fières provocations de Maure à Castillan, et de Castillan à Maure. On croit entendre comme une succession d’héroïques refrains, de ballades tour à tour énergiques ou gracieuses, qui remuent les fibres du cœur et tiennent l’intérêt en émoi. Plusieurs des traits incisifs de Corneille sont reproduits en maint passage avec une intention manifeste ; chaque personnage, pour ainsi dire, semble fait à dessein pour rappeler quelqu’un des types de l’ancienne tragédie ; la scène de défi entre le jeune Rodrigue et le Maure Ben-Saïd rappelle, à s’y méprendre, la situation analogue du premier Cid avec le comte de Gormas, aussi bien par le ton du discours que par la forme de l’interpellation et la coupe toute cornélienne du vers :

— Ton nom ?
Ton nom ?— Je n’en ai pas, mais tu vas m’en faire un.

On voit que l’attention du poète s’est épuisée dans le développement des caractères. Celui du Cid, entre autres, a un mélange de grandeur et de bonhomie, de rudesse et de bienveillance, qui en ferait une création des plus heureuses, si l’on pouvait écarter toute comparaison du type consacré. Une fois le héros castillan accepté dans son nouveau jour, on admire sans réserve une scène d’un charme très piquant, et d’ailleurs empruntée au Romancero, celle où le vieux Cid, pour encourager son filleul Rodrigue, feint d’avoir lui-même faibli dans la