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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/91

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ne pas concevoir quelques doutes sur sa consolidation, en admettant même que les journalistes ne s’abattent pas en masse sur le Caire, comme ils paraissent vouloir le faire sur Constantinople. Mais quelles que soient les incertitudes de l’avenir, il est évident qu’elle doit favoriser de tous ses efforts la chance de l’établissement d’un gouvernement national en Égypte, aussi bien que le maintien du pouvoir vénéré qui siège encore dans la capitale de l’islamisme. C’est dans ce sens que paraissent avoir été conduites les négociations de ces derniers temps, sur lesquelles la discussion parlementaire va bientôt jeter un grand jour ; et si cette politique honorable rencontre à chaque instant des difficultés nouvelles, à quoi l’attribuer, si ce n’est à des vues moins désintéressées que les nôtres ? La Russie ne peut vouloir fixer définitivement une situation de l’incertitude de laquelle elle est plus que tout autre appelée à profiter ; l’Angleterre, dans sa résistance à l’Égypte, est stimulée à la fois par ses antipathies et par ses espérances, et l’Autriche n’ose embrasser énergiquement une pensée qui la lierait trop ouvertement à la France. Ainsi le provisoire se prolonge, et les complications deviennent chaque jour plus inextricables.

Mais de tels intérêts ne sauraient être appréciés incidemment, et je reviens à ma tâche de voyageur, dont la gravité des circonstances m’a pour un instant écarté.

Constantinople est le point militaire d’où les sultans, appuyés à la fois sur l’Europe et l’Asie, ont fait trembler le monde civilisé ; mais les musulmans croient à une ancienne et menaçante prophétie qui leur annonce qu’un jour leurs armées vaincues repasseront le Bosphore, et Brousse alors redeviendrait de nouveau leur capitale. Cette ville a servi de théâtre à de grands évènemens, elle est encore la seconde cité de l’empire ; cette double raison me décida à la visiter. Par une belle soirée du mois de juillet, je m’embarquai dans un caïque rapidement mené par quatre rameurs grecs. Nous devions souper à l’île des Princes. On nomme ainsi l’une des quatre îles qui forment un groupe à l’entrée de la mer de Marmara, parce que souvent les empereurs y reléguaient les hauts personnages dont l’influence eût pu devenir dangereuse. Ce petit coin de terre, placé aux portes de Constantinople, n’a pas souffert de la conquête ; il a été long-temps l’apanage du patriarche, et, sous cette double tutelle, il a échappé à la misère qui, comme une maladie contagieuse, a étendu sa lèpre sur le reste de l’empire.

Un gros bourg, où les négocians européens viennent chercher un