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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/86

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Mais quelque intérêt que puissent offrir en tout temps des souvenirs de Constantinople, on s’étonnerait sans doute qu’en présence des grands évènemens qui tiennent le monde entier dans l’incertitude sur ses propres destinées le voyageur ne songeât qu’à compter des tronçons de colonnes et des statues mutilées. Ce qu’il faudrait montrer, c’est cet empire se débattant dans sa lente agonie, sous le coup d’une protection insolente autant qu’oppressive, compromis en même temps et par les aveugles sectateurs du passé, et par les maladroites imitations de l’Europe occidentale. Ceci nous convie à apprécier brièvement la portée des réformes essayées par Mahmoud et continuées par son faible successeur ; car, par la fatalité des circonstances, ces réformes sont devenues pour l’empire ottoman le plus redoutable des dangers.

La population des états du grand-seigneur situés en Europe s’élève environ à douze millions d’hommes dont deux millions à peine sont, d’origine musulmane ; le reste est un mélange confus de Grecs, d’Arméniens, de Bulgares, de Juifs, séparés par leurs usages, leurs langues et leurs religions. Il y a peut-être encore plus d’antipathie entre les rayas de races différentes qu’il n’en existe entre eux et les Turcs, entre l’abrutissement du vaincu et l’insolence du vainqueur. Les querelles religieuses ne sont envenimées que parmi les diverses sectes chrétiennes. Les Arméniens catholiques et les Grecs soumis au patriarche vivent dans un état continuel d’hostilité et de défiance. Le clergé du rit non uni est composé d’hommes ignorans et corrompus ; les prêtres arméniens, au contraire, ont plus d’austérité et de véritable foi. Ils obéissent à toute la rigueur des canons de l’église romaine et observent la loi du célibat ; les popes grecs ont la faculté de se marier. Cependant (le fait est remarquable, car il vient à l’encontre de certaines théories philosophiques), les premiers partagent et exploitent les vices de la foule, les seconds mènent une conduite exemplaire. Ils forment la tête de leur nation, qui est aussi la plus saine portion des classes opprimées. Le czar, en sa qualité de chef de la religion, possède la confiance des rayas grecs, et c’est en lui qu’ils espèrent. Il serait peut-être possible à une puissance européenne de créer un contre-poids à cette influence énorme en excitant les sympathies religieuses des rayas arméniens. Mais quelle n’est pas la faiblesse d’un pouvoir, lorsque les peuples qu’il devrait réunir sont assez divisés d’intérêts et de mœurs pour que les gouvernemens étrangers aient la faculté d’ourdir leurs intrigues, non-seulement dans les cabinets ministériels, mais pour ainsi dire