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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/85

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la tradition, Mahomet II trancha les têtes d’un coup de cimeterre. L’une des extrémités de la lice était marquée par une autre colonne recouverte d’airain et considérée comme l’une des merveilles du monde ; elle est encore debout, mais dépouillée de son enveloppe, et sa chute paraît imminente. Les ruines du Bas-Empire manquent de grandeur ; ce mot ne doit cependant pas s’appliquer à Sainte-Sophie. On connaît l’histoire de ce temple célèbre : fondé par Constantin, détruit en partie par les flammes, il fut relevé sous Justinien, et la conquête musulmane l’a laissé subsister jusqu’à nos jours. L’architecture extérieure de Sainte-Sophie a perdu de sa majesté et de son harmonie par suite des mutilations que les ingénieurs turcs lui ont fait subir pour lui donner, autant que possible, l’aspect ordinaire des mosquées. Des minarets sans grace écrasent les coupoles ; la porte principale a été supprimée, mais à peine a-t-on franchi le magnifique vestibule qui précède le sanctuaire, que l’on est saisi d’une respectueuse admiration. Peut-être dois-je attribuer la vivacité de mes impressions à l’étrangeté de notre visite et au sentiment pénible que tout chrétien doit éprouver à la vue d’un lieu saint profané. Toujours est-il que nulle église ne produisit sur moi plus d’effet que la vieille basilique de Justinien. La nef est vaste et soutenue de chaque côté par une double colonnade de marbre et de porphyre ; les chapiteaux des piliers et les cintres qui les réunissent sont recouverts de mosaïques étincelantes d’or et d’azur ; le grand dôme est d’une hardiesse remarquable ; je l’entendais comparer autour de moi à la coupole de Saint-Pierre. Toutes les anciennes peintures ont disparu sous les versets du Coran ; il ne reste plus que les images bizarres de deux évangélistes, qui ne donnent pas une très haute idée de l’art du Bas-Empire. L’autel a été détruit et remplacé par la chaire où l’iman fait la prière. Au moment où nous entrâmes, la cérémonie finissait. Plusieurs Turcs étaient encore à genoux, se frappant la poitrine et baisant la terre. Les bas-côtés étaient remplis par des groupes de, ces malheureux qui, en tout pays, n’ont d’autre asile que la maison de Dieu. On parvient aux galeries par un escalier en spirale d’une pente si douce, qu’il est facile de le gravir à cheval. Le jour de l’assaut de Constantinople, le dernier empereur grec, suivi de ses officiers, le monta de cette manière, et reçut les sacremens avant de courir à la mort glorieuse qu’il trouva près de la porte d’Andrinople. La brèche sur laquelle les soldats de ce malheureux prince firent tardivement honneur à leur illustre origine est encore reconnaissable. Les murailles de Constantinople n’ont pas été réparées depuis 153.