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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/846

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— Et si je te pardonnais et te rendais la liberté, que ferais-tu désormais ?

— J’ai un physique agréable, dit Stentarello en redressant sa tête chauve et balafrée, et une fort jolie voix flûtée ; l’impresario du théâtre de Borgo-ogni-Santi m’engagerait, j’en suis sûr, comme soprano.

— Eh bien ! soit, je te fais grace, mais donne-nous un échantillon de ton talent.

Stentarello supplie le prince et la princesse de l’excuser, si dans ce moment il n’a pas tous ses moyens ; il tousse, se caresse agréablement le menton, et chante de joyeux couplets dans lesquels il célèbre la clémence de son seigneur : — Cette fois, dit-il, il a eu bien raison de pardonner au pauvre Stentarello, parce qu’il n’était pas coupable ; mais, dans son jeune temps, il a été grand pécheur, et alors il aurait bien mérité le sort qui le menaçait tout à l’heure.

Il serait facile de prolonger indéfiniment cette analyse de scènes plus ou moins comiques où figure Stentarello, et de montrer notre héros à demi grillé par un incendie, emporté par le vent, enterré vivant par un éboulement, ou repêché du fond d’un étang où il a fait le plongeon ; car si Stentarello craint tout, tout lui est contraire, et il est en quelque sorte en lutte perpétuelle avec les quatre élémens. Du reste, tout ce qui, pour un autre, serait une catastrophe n’est pour lui qu’un accident dont il se tire toujours bien, et dont il est le premier à rire quand le danger est passé. Les spectateurs de Borgo-ogni-Santi savent qu’il ne court aucun risque, et qu’il doit sortir sain et sauf de chaque aventure ; autrement ils ne prendraient pas ses misères si gaiement. Il n’est pas jusqu’aux spectres qui ne s’acharnent après l’étique personnage, qu’ils prennent sans doute pour un des leurs. D’immenses et grotesques tableaux, suspendus dans les différens carrefours de Florence, et qui servent d’affiches aux petits théâtres où se jouent les farces con Stentarello, nous le montrent dans toutes ces situations si critiques. Comme nous ne pouvions passer toutes nos soirées dans l’agréable compagnie qui fréquente ces théâtres un peu primitifs, nous avons surtout pu juger, par ces affiches engageantes, que si le théâtre Stentarello ne suivait pas scrupuleusement la règle des trois unités, il se conformait du moins à celle qui régit les spectacles analogues, la règle de toujours de plus fort en plus fort.

Un académicien de la Crusca à qui j’en faisais la remarque se