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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/83

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encore par habitude dans ces lieux jadis confiés à leur garde. Étonnés de nous voir, ils nous regardaient d’un air stupide. Du harem nous descendîmes dans un jardin divisé en plates-bandes aussi régulières et en allées aussi droites que si Lenôtre en eût tracé le plan. Un parterre couvert de fleurs qui firent commettre à plusieurs personnes un larcin sentimental, s’étend devant un kiosque dont l’intérieur est délicieux. Des parois de marbre de l’appartement jaillissent des fontaines qui retombent en cascatelles sur de larges coquilles garnies de fleurs, et vont ensuite alimenter un bassin et le plus gracieux jet d’eau que j’aie vu. C’est dans cette salle si fraîche et si jolie que l’on comprend tout le charme de la vie orientale, car l’existence des Turcs dans leurs frêles maisons de bois, exposées à la chaleur le jour, à l’humidité la nuit, et par surcroît à une effrayante quantité d’insectes, m’a paru, n’en déplaise à nos poètes, un enfer anticipé.

Après avoir traversé plusieurs cours encaissées dans de grandes murailles blanchies, nous pénétrâmes dans le vieux palais de Mahomet II, abandonné depuis long-temps aux icoglans et aux domestiques. Dans la première pièce est enfoui, perdu peut-être, un trésor inappréciable, la bibliothèque des empereurs bysantins. Dans des placards hermétiquement grillés et cadenassés depuis des siècles, pourrissent de précieux manuscrits qui combleraient sans doute bien des lacunes dans la littérature, la jurisprudence et l’histoire. Un homme aussi spirituel qu’instruit, et dont le nom est aimé de toute la jeunesse, M. Saint-Marc Girardin, a dû, cette année même, essayer de visiter ce poudreux sanctuaire. Pour moi, je dus accepter de bonne grace le rôle du renard de la fable. — La bibliothèque s’ouvre sur une chambre assez petite et tellement sombre, que les yeux ont besoin de s’habituer aux ténèbres pour y distinguer quelque chose. Ce réduit mystérieux est la salle du trône. Dans la partie la plus obscure reluit un divan tout éclatant d’émeraudes et de pierreries. C’était de cette place que jadis le sultan, vêtu de la tunique blanche, recevait les ambassadeurs européens, ou plutôt assistait à leur entrevue avec son grand-visir. Les représentans des plus fiers monarques, annoncés à l’héritier de Mahomet, à la loi vivante, comme de pauvres diables à demi morts de faim et de froid, étaient amenés devant une fenêtre basse et grillée. On leur apportait une pelisse de soie, des sorbets et des conserves ; une fois rassasiés et vêtus, il leur était permis de décliner, mais du dehors seulement, leurs titres et qualités que le grand-visir faisait connaître au sultan. Sa hautesse daignait alors se lever à demi et congédier du geste le ministre chrétien. Depuis les menaces