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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/81

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se déploie sur sept collines, et lance dans les airs comme autant de soleils les légères coupoles de ses mosquées. Le Bosphore, chargé de vaisseaux de guerre et de bâtimens de commerce, traversé en tous sens par quatorze mille barques qui se croisent, s’évitent, se dépassent, semble lui-même porter une ville flottante aussi peuplée, aussi belle que celles qui l’entourent. Nous étions tous impatiens de débarquer ; mais avant d’obtenir la libre pratique, il nous fallut passer à la quarantaine. Les journaux, depuis quelques mois, faisaient grand bruit de cette nouvelle réforme, et la fondation d’un lazaret à Constantinople était regardée comme le dernier monument de la victoire de la raison de Mahmoud sur les aveugles préjugés des ulémas. La raison est une si belle chose, surtout lorsqu’un sultan daigne s’en faire l’apôtre, que je me soumis, sans trop de regrets, aux ennuyeuses formalités que dédaignait naguère le fatalisme oriental. Je cherchais des yeux sur le rivage quel pouvait être le bâtiment destiné aux voyageurs suspects, lorsque notre caïque s’arrêta contre le flanc d’un vieux vaisseau démâté. Un Turc, armé d’une longue baguette blanche, nous fit signe de franchir une petite échelle assez mal assurée, et, pour faciliter notre ascension, il nous jeta un câble, excellent conducteur de la peste, que nous n’eûmes garde de toucher. Arrivés, non sans peine, dans l’entrepont, nous y trouvâmes un second employé qui nous fit entrer dans une chambre basse et obscure, au milieu de laquelle était un réchaud. Notre guide en ranima les charbons éteints, et les saupoudra d’un encens qui répandit dans la cabine un nuage tellement épais et d’une odeur si nauséabonde, que l’un de nous, pour mettre fin à la cérémonie, ouvrit brusquement la porte, et donna quelque monnaie au parfumeur, qui nous laissa tous fuir. Notre quarantaine était faite ! Cette première épreuve me fit soupçonner ce que mon séjour à Constantinople me démontra complètement, c’est-à-dire le ridicule ou l’impuissance des réformes de Mahmoud.

Constantinople est bien connue aujourd’hui. M. de Chateaubriand a écrit sur cette ville quelques lignes immortelles, M. de Lamartine a consacré à la décrire la meilleure partie de son voyage en Orient ; M. le maréchal de Raguse, enfin, a parlé du Bosphore en politique consommé et en habile écrivain. Les livres de ces voyageurs illustres ont été précédés et suivis d’un certain nombre de relations dont la plus intéressante est celle de MM. Michaud et Poujoulat. Je n’ai point la prétention de vouloir m’étendre sur un sujet déjà traité tant de fois et d’une manière si remarquable. Il est une de mes courses cependant dont je rendrai compte, parce que les voyageurs