Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/80

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Nous courûmes jusqu’à la nuit des bordées le long des côtes ; le lendemain, à notre réveil, un beau soleil dorait les cimes élevées des montagnes de l’Asie. Le paquebot marchait rapidement ; bientôt il doubla le cap Fanaraki, et le Bosphore déploya devant nous son magnifique panorama. Bouyoukdéré est le premier de ces gracieux villages qui se succèdent sans interruption sur la côte d’Europe jusqu’au faubourg de Tophana. Thérapia, résidence habituelle de notre ambassadeur, se montre ensuite pittoresquement adossé à la croupe de cette riche et verdoyante colline où campa Godefroy de Bouillon. La côte d’Asie, moins habitée que celle d’Europe, la surpasse cependant par le luxe de sa végétation, la hardiesse de ses montagnes et la fraîcheur de ses délicieuses vallées. A chacune de ses sinuosités, le Bosphore, tranquille et majestueux comme un grand fleuve, découvre un nouveau tableau, une scène enchanteresse éclairée par un ciel admirable ; nulle part la nature prodigue n’a rassemblé plus de magnificences. Les murailles blanchies des deux châteaux de Mahomet commandent le passage le plus resserré du détroit, et ajoutent à la beauté des lieux qu’ils dominent la majesté des souvenirs antiques. Les palais du sultan, légers kiosques de bois soutenus par des colonnes de Paros, les élégantes demeures des pachas, celles des riches négocians, forment en Europe et en Asie la ville la plus charmante, la plus pittoresque, la plus originale du monde.

Le bateau nous faisait passer sans intervalle de merveille en merveille ; en moins d’une heure nous avions laissé à gauche Scutari, la ville des tombeaux, et nous entrions dans le port de l’ancienne capitale des Constantins. Là, de quelque côté que l’on tourne ses regards, on reste, je ne dirai pas ravi, mais stupéfait d’admiration.

Les collines de Constantinople et celles où s’élèvent, comme suspendus dans les airs, les faubourgs de Péra et de Galata, vont en se resserrant jusqu’à la vallée des eaux douces d’Europe, et comprennent cette partie du canal que l’on appelle la Corne d’Or : c’est le port sans cesse rempli d’une multitude de navires. Nous jetâmes l’ancre devant l’échelle de Tophana ; Scutari, avec ses magnifiques casernes, ses champs des morts et ses noirs cyprès, s’étend en face sur la côte d’Asie ; à gauche Péra, Topbana, Galata, trois villes immenses, superposées en gradins, étalent leurs innombrables étages de maisons bariolées et leurs quais animés par des passans nombreux, actifs, bruyans, séparés par leurs costumes comme leurs habitations le sont par leurs couleurs. A droite, c’est Constantinople, la grande cité trois fois reine, qui, entre Sainte-Sophie et la mosquée d’Hyoub,