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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/795

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dans lequel elle espère bientôt voir un époux. Le malheureux, pris à son propre piège, est tout à la fois en butte aux empressemens ridicules de la tante et aux transports jaloux de la nièce. Vainement s’efforce-t-il de gagner du temps pour éloigner le mariage dont il est menacé, de fatiguer, de refroidir par de fausses colères, par des affectations de caprices bizarres et impertinens, l’ardeur amoureuse de sa vieille maîtresse. Quelquefois il peut croire qu’il y a réussi. Cette femme, d’ordinaire si impérieuse, si acariâtre, si accoutumée à voir plier tout ce qui l’entoure sous sa volonté, se révolte un moment contre la tyrannie dont elle est elle-même devenue l’objet ; mais bientôt l’amour l’emporte, la crainte de perdre son amant la ramène à ses pieds, humble, tremblante et soumise. L’arrivée inattendue du vieux capitaine dénoue enfin cet imbroglio. Après de très amusans quiproquos, après de grands éclats de colère, il finit par donner sa nièce à l’étourdi qui s’était si singulièrement impatronisé dans sa maison.

Il y a dans cette charmante comédie plusieurs caractères parfaitement tracés. Celui de la veuve est un des meilleurs qu’il y ait au théâtre, et toutes les scènes où elle figure sont d’un excellent comique. Le rôle de l’ami et du compagnon de fortune du héros, jeune officier gai, spirituel, insouciant et fort peu sentimental, est plein de naturel et de grace. Deux personnages épisodiques, dont l’un passe sa vie à adresser à toutes les femmes des déclarations d’amour, tandis que l’autre, ancien juge subalterne, ne peut exprimer une seule idée sans citer à l’appui un texte de loi, jettent aussi, par leur ridicule un peu chargé, beaucoup de comique dans l’action. On y trouve encore un nouvelliste assez divertissant, et la scène où il se réunit, avec d’autres curieux, sur les degrés de l’église de Saint-Philippe, les contes absurdes qui s’y débitent, la crédulité avec laquelle ils sont accueillis, constituent un tableau fort piquant des habitudes de cette époque.

Nous venons d’examiner les compositions les plus achevées de Moreto, celles où il a laissé la plus forte empreinte de son génie. Nous ne pousserons pas plus loin ce travail, déjà plus que suffisant d’ailleurs pour faire connaître le caractère particulier qui distingue les ouvrages d’un des premiers poètes de l’Espagne.

Pour résumer et compléter notre appréciation, nous dirons que Moreto, moins riche d’invention et d’imagination que Calderon et Lope de Vega, était doué d’un esprit plus sage, d’un goût plus sûr, et d’un sentiment du naturel et de la vérité qui leur a trop souvent manqué ; nous dirons que si un seul de ses drames tragiques mérite d’être placé à côté de leurs chefs-d’œuvre, il les a habituellement surpassés dans ses drames comiques, ou plutôt qu’il a créé en Espagne la véritable comédie dont Lope n’avait eu qu’une idée très vague, et que Calderon ne semblait pas même soupçonner, celle qui cherche ses moyens d’intérêt, non pas dans des aventures romanesques et extraordinaires, mais dans la peinture des travers et des ridicules de l’humanité.