Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/793

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



On ne doit sans doute pas prendre à la lettre l’exagération de ces plaintes. Cependant il faut peut-être y voir autre chose qu’une simple boutade poétique ; peut-être la contradiction qu’elles présentent avec l’assertion toute contraire énoncée ailleurs par Moreto, n’est-elle, jusqu’à un certain point, qu’une question de dates. Une allusion historique, qui se trouve dans l’ouvrage où nous avons recueilli cette espèce de cri de détresse, en fixe l’époque aux dernières années du règne de Philippe IV, au temps où ce prince, affaibli par l’âge et la maladie, attristé par l’épuisement où des guerres aussi longues que désastreuses avaient laissé ses états, accordait moins d’encouragemens aux nobles distractions qui l’avaient si Long-temps consolé de ses disgraces politiques.

La comédie à laquelle nous avons emprunté cette citation, l’Occasion fait le Larron, ou le Troc des Valises, est fondée, comme beaucoup d’autres comédies de Moreto, sur une supposition de personnes. Le troc involontaire de deux valises qui a lieu la nuit dans une auberge, au milieu de l’obscurité, est la base de l’action, et amène, avec un degré suffisant de vraisemblance, une suite d’incidens aussi piquans que dramatiques. Cette pièce est tirée d’un des chefs-d’œuvre de Tirso de Molina, la Paysanne de Vallecas ; ce n’en est pas seulement une imitation, un grand nombre de scènes sont littéralement et complètement copiées. Il fallait que le théâtre de Tirso fût dès-lors tombé dans l’oubli où depuis il est long-temps resté.

Dans la Ressemblance (el Parecido en la corte), Moreto a traité, avec plus de bonheur encore, un sujet à peu près analogue. Don Fernando de Ribera, forcé, par suite d’un duel, de quitter précipitamment Séville, s’est réfugié à Madrid où, pour le moment, il se trouve dépourvu de toutes ressources. Par un singulier hasard il ressemble d’une manière frappante à un certain don Lope de Lujan, parti, il y a plusieurs années pour l’Amérique, et qui n’a pas donné depuis long-temps de ses nouvelles à sa famille. Le père de don Lope rencontrant don Fernando, croit reconnaître son fils, l’aborde avec les témoignages de la plus vive joie, et s’empresse de lui annoncer qu’en son absence, leur maison a fait un riche héritage. Don Fernando veut d’abord dissiper une erreur à laquelle il ne conçoit rien ; mais son valet Tacon, comprenant tout le parti qu’ils peuvent en tirer, s’empresse de lui imposer silence, et, pour expliquer ses dénégations, il les attribue aux effets d’une maladie terrible qui, après avoir mis sa vie dans le plus grand danger, l’aurait entièrement privé de la mémoire. La crédulité du père, trop heureux de retrouver son fils pour que son ame puisse s’ouvrir à aucun sentiment de défiance, accepte sans hésiter cette absurde invention. Dès-lors tout ce qui devrait l’éclairer ne sert qu’à accréditer de plus en plus l’imposture du malicieux gracioso. Vainement don Fernando persiste à protester contre les mensonges de son valet ; le vieillard, désespéré d’être méconnu par son fils, n’y voit qu’une preuve nouvelle du déplorable état où l’a réduit la maladie, et redouble de soins, de tendresse, d’empressement. Bientôt, d’ailleurs, don Fernando cesse de lutter contre cette illusion. Il a reconnu dans sa prétendue sœur une jeune personne dont la beauté l’avait vivement frappé, et l’artifice qu’il repoussait, lorsqu’un motif