Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/791

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui tient périodiquement des assemblées littéraires. On y fait de la musique, on y lit des sonnets, on y pose des questions de métaphysique et de galanterie qui sont discutées à perte de vue et avec une excessive subtilité. Un des assistans demande quelle est la chose impossible. Don Félix de Toledo dit que c’est de garder une femme. Don Pedro de Carrizales nie cette impossibilité, et prétend qu’avec de la vigilance on peut se mettre à l’abri de tous les dangers auxquels les écarts d’une femme, d’une fille ou d’une sœur exposent l’honneur des hommes. La discussion s’anime, et don Pedro, qui voit tout le monde se tourner contre lui, s’échauffant peu à peu par la contradiction, déclare en se retirant, avec une sorte d’emportement, qu’ayant sous sa garde une sœur belle et aimable, il défie qui que ce soit de pénétrer jusqu’à elle. Don Félix se décide à accepter le défi. La tâche qu’il se propose est d’autant plus difficile que don Pedro, bientôt revenu de son emportement, et comprenant, non sans quelque regret, les conséquences de son imprudente provocation, n’a pas perdu un moment pour s’entourer des précautions les plus minutieuses et les plus exagérées. C’est à rendre ces précautions inutiles que s’exerce le génie du gracioso, valet de l’amant. Sous un premier déguisement, il pénètre dans la maison du jaloux, et parvient à nouer des intelligences avec la belle captive, que la surveillance même dont elle est entourée dispose à seconder les projets formés pour l’en délivrer. Bientôt il fait plus : se présentant à don Pedro comme un riche colon arrivant d’Amérique, et qui lui est recommandé par un grand seigneur de ses amis, il le met dans la nécessité de lui offrir, bien à regret, l’hospitalité dans sa maison. Lorsqu’il y est établi, il réussit, par l’étrangeté et la bizarrerie de ses manières, à endormir tous les soupçons que pourrait concevoir un homme aussi défiant que don Pedro ; il lui persuade d’ailleurs qu’une créole lui a fait prendre jadis par jalousie un philtre dont la puissance est telle que la seule vue d’une femme le fait tomber en défaillance, et, pour donner crédit à cette invention, il feint, en apercevant de loin la sœur de don Pedro, d’être saisi d’une convulsion. Les stratagèmes par lesquels il parvient ensuite à amener don Felix auprès de sa maîtresse, à déjouer toutes les mesures si laborieusement concertées par don Pedro, à le rendre lui-même l’instrument de sa défaite, à le mettre au point de ne pouvoir plus refuser la main de sa sœur, sont aussi ingénieux que divertissans. Une petite comédie française, jouée il y a une quarantaine d’années sous le titre de Ruse contre Ruse, peut donner une idée très affaiblie de l’ouvrage de Moreto, dont elle a certainement été imitée.

Il y a dans la Chose impossible un passage assez curieux pour l’histoire littéraire. En réponse à l’observation faite par un des personnages, que la fortune et la poésie sont peu habituées à se tenir compagnie, don Félix oppose à cet axiome trivial l’expérience de tous les temps : il cite assez singulièrement Homère chez les Grecs ; il rappelle qu’à Rome Virgile fut en état d’instituer l’empereur héritier des biens qu’il lui avait donnés. Il rappelle Pétrarque comblé de biens en France et couronné à Rome par le souverain pontife ; don Juan de Mena, l’un des pères de la poésie castillane, recherché, enrichi et