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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/79

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les hommes, abrutis par l’opium et la pipe, encombrent les cafés. La paresse, cette lèpre des musulmans, d’autant plus incurable qu’ils la regardent comme une marque distinctive de puissance, règne partout en souveraine.

Au détour d’une ruelle, et en face du séraï du pacha, nous rencontrâmes notre capitaine, suivi d’un officier turc et d’un grand Anglais qui depuis deux jours avait promené sa mélancolie sur le pont, sans adresser la parole à personne. Les deux groupes se réunirent ; mais, au même instant, un esclave noir, richement costumé, parut à l’une des fenêtres du palais, et je m’arrêtai seul pour le considérer. Ce nègre était sans doute chargé de la garde des femmes du pacha, car, à la vue de mon lorgnon, il fit une horrible grimace, et prononça quelques mots avec un accent qui me les fit comprendre. Mes compagnons entraient alors dans la cour du séraï, et sans trop savoir où j’allais, je les suivis d’assez loin. Après avoir traversé un long corridor et une antichambre où un état-major plus nombreux que brillant reposait étendu sur des nattes de joncs, nous arrivâmes à la salle d’apparat. Le pacha, qui s’y trouvait, ne se leva point ; mais il nous invita du geste à prendre place sur le divan. J’essayai donc de me mettre à la hauteur des circonstances, c’est-à-dire de croiser mes jambes ainsi qu’un vrai fils de Mahomet. Satisfait de mes efforts, je reportai les yeux vers son excellence ; elle tirait une langue démesurée à notre taciturne insulaire. Je trouvai le salut grotesque. Mais lorsque je vis le pacha livrer son bras charnu aux doigts effilés de l’Anglais, je compris que nous ne devions l’honneur de notre réception qu’au titre de médecin de ce dernier. Le malade se plaignait en turc ; un juif répétait en italien les doléances de son maître, en n’oubliant pas d’y joindre les siennes, et le capitaine traduisait le tout en anglais au docteur, qui répondait par le même canal. Notre bon citoyen de Hambourg, habitué dans ses longs voyages à parler à tous les puissans de la terre, ne laissa pas échapper l’occasion de faire une nouvelle connaissance ; et quoique sa petite veste de nankin, son pantalon rose et ses pantoufles jaunes ne fussent pas d’une étiquette bien rigoureuse, il s’avança, saisit aussi le bras du pacha, et dit d’un air assuré : Vomitivo, purgativo, non è pericolo. Un fou rire nous suffoquait, l’Anglais seul ne déridait point sa longue et pâle figure. Deux noirs nous apportèrent fort à propos des chibouks et de la conserve de roses, au moment où notre gaieté, devenue expansive, allait faire une esclandre. Cette consultation, digne de M. Purgon, retarda, notre départ, qui n’eut lieu que vers deux heures.