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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/788

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Le comte, maintenant assez certain du succès pour ne plus craindre de le compromettre par la hardiesse de ses stratagèmes, s’empresse, en effet, de publier le prétendu choix de la princesse. Le prince de Béarn accourt pour la remercier ; le comte de Barcelonne vient, accompagné de toute sa cour, témoigner à sa fille la joie qu’il éprouve de la voir enfin renoncer aux étranges préjugés qui lui faisaient repousser avec tant d’horreur toute idée de mariage. On devine le reste. L’orgueilleuse Diane, poussée à bout, se voit enfin forcée de proclamer elle-même le nom de son vainqueur et d’offrir sa main au comte d’Urgel. Moreto a mis dans cette scène une extrême délicatesse, qui empêche que l’humiliation de l’héroïne ne dépasse, si je puis parler ainsi, les bornes de la décence.

Tel est le drame qu’on cite souvent comme le chef-d’œuvre de la comédie espagnole, de celle au moins qui tire ses moyens de succès de la peinture fidèle du cœur humain et du développement des passions. C’est une suite de tableaux dont l’élégance achevée, la finesse, le coloris poétique causent à l’esprit un plaisir vraiment exquis. Il y règne, avec cette force comique inséparable de la profonde vérité des caractères, un enjouement vif et gracieux, qui éclate surtout dans le rôle charmant du gracioso, inventeur et principal instrument de cette ingénieuse intrigue.

Molière, dans sa Princesse d’Élide, a imité et en quelques endroits traduit l’ouvrage de Moreto. Il est douteux qu’en aucun cas, dans ce genre un peu quintessencié, si merveilleusement approprié au génie de la langue castillane et au tour particulier de la poésie espagnole de cette époque, il eût égalé son illustre modèle ; mais il ne put même avoir la pensée d’engager avec lui une lutte sérieuse. On sait, en effet, que la Princesse d’Élide, destinée à un divertissement de la cour, fut composée avec une telle précipitation, qu’il eut à peine le temps d’en versifier le premier acte. Les autres ne sont que des ébauches à peine esquissées. Il y a donc quelque chose d’un peu puéril dans l’affectation que mettent quelques critiques espagnols à constater la supériorité de Moreto, et je dirai même qu’une comparaison établie dans de telles circonstances est également indigne de l’un et de l’autre de ces deux grands hommes. Mais ce qui est plus étrange et plus difficile à concevoir, c’est l’opinion de certains critiques français, qui, admettant la médiocrité de la Princesse d’Élide et parlant de Dédain contre dédain comme du chef-d’œuvre d’un poète auquel ils veulent bien accorder quelque mérite, n’en prétendent pas moins que Molière a perfectionné ce qu’il a emprunté à Moreto. Qu’il nous suffise de dire que, dans son imitation presque informe, la délicieuse scène du bal a complètement disparu, que celle du jardin est à peine indiquée, et que le spirituel et piquant gracioso est devenu un bouffon insipide.

Nous avons dit que c’est surtout dans la comédie de cape et d’épée que Moreto avait montré la supériorité de son talent ; dramatique, en substituant à l’intérêt parfois fatigant qu’excitent les imbroglios romanesques de