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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/78

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un canal qui, outre l’avantage d’une navigation plus courte et plus facile, aurait surtout celui de paralyser les effets politiques de la cession à la Russie du delta du Danube. Quelques voyageurs pensent que l’une des branches de l’Ister se jetait dans le Pont-Euxin, à Costendjy. Il est inutile de discuter ici les fondemens de cette hypothèse ; mais il est certain que les travaux du canal n’offriraient pas de très grandes difficultés. L’Autriche, dit-on, a fait proposer à la Porte de les entreprendre à ses frais ; on ne lui a répondu que d’une manière évasive, et tant que le sultan ne sera pas soustrait à l’influence absolue de Saint-Pétersbourg, il n’osera pas participer à l’exécution d’une mesure hostile à son trop puissant allié.

Notre paquebot passa tranquillement du Danube à la mer Noire ; quelques passagers eurent à souffrir du mal de mer, mais le plus grand nombre y échappa. La soirée fut magnifique, et je ne me lassai point d’admirer le spectacle que l’immensité de l’onde offrait à mes regards pour la première fois. Le lendemain, le soleil se leva radieux, et bientôt les cieux et les flots, colorés des mêmes teintes, parurent se confondre à l’horizon. Nous entrâmes, à sept heures, dans la baie formée au sud par le cap Galata, et au nord par le cap Godrof ; quelques minutes après, nous jetions l’ancre devant Varna. Cette ville, dont la longue défense tint en suspens le succès de l’expédition russe de 1828, occupe, au fond de la baie, une fort belle position. Le paquebot devant s’arrêter quelque temps pour recevoir de nouveaux voyageurs, le capitaine nous laissa descendre à terre. Varna est à la fois le boulevart et le marché de la Bulgarie ; ses fortifications s’écroulèrent sous les bombes moscovites, mais elles ont été relevées depuis peu par les soins de quelques officiers prussiens. Elles ne consistent, au surplus, que dans une simple muraille de circonvallation qui serait tout-à-fait incapable de résister à un feu bien nourri. Varna ne doit donc être considérée que comme un camp retranché dont la possession néanmoins pourrait coûter du sang. Les Turcs, privés de discipline et de connaissances stratégiques, lâchent promptement pied en rase campagne ; mais, derrière les plus faibles bastions, ils combattent et meurent en héros. La nouvelle caserne, construite à l’extrémité d’une immense place d’armes, recevrait facilement six mille hommes ; c’est à peine si deux cents soldats l’habitent aujourd’hui, et déjà elle tombe en ruines. Les canons des remparts, placés sans aucun ordre, sont démontés et presque tous hors d’état de servir ; l’insouciance la plus complète préside à toutes les opérations des Turcs. Les rues semblent désertes ; nous ne rencontrâmes pas une seule femme ;