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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/778

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LE FANTOME. — Non, assieds-toi, te dis je.
LE ROI. — Soit.
LE FANTOME. — Tyran superbe, je suis le prêtre que tu as tué à coups de poignard.
LE ROI. — Moi !
LE FANTOME. — Tu ne peux le nier.
LE ROI. — Ton zèle pouvait être louable, mais il avait trop de hardiesse ; tu n’as pas su respecter ton roi, tu t’es mêlé de ce qui devait te rester étranger.
LE FANTOME. — Cela se peut ; mais le ciel te menace d’une mort semblable. C’est ce même poignard qui, par la main de ton frère, fera justice à la Castille de tes violences.
LE ROI. — Mon frère ! Dieu ! que dis-tu ? rends-moi ce poignard.
LE FANTOME. — Le voici ! (Il le laisse tomber.)
LE ROI. — Si je pouvais te tuer une seconde fois, je l’aurais fait.
LE FANTOME. — C’est le jour de saint, Dominique que tu m’as égorgé.
LE ROI. — Que veux-tu dire par là ?
LE FANTOME. — Dieu t’ordonne de fonder ici même un couvent où tu lui offriras des vierges sacrées en expiation des outrages que tu as commis envers lui. Le promets-tu ?
LE ROI. — Je le promets. Veux-tu encore autre chose ?
LE FANTOME. — Non. Accomplis promptement ta promesse. C’est dans ce couvent que tu dois habiter à jamais… Donne-moi la main en gage de ta foi.
LE ROI. — La voici !… ciel ! je brûle ! laisse-moi ! laisse-moi !
LE FANTOME. — Tel est le feu dont je suis condamné à souffrir les atteintes, jusqu’au jour où tu auras accompli ta promesse ;… apprends par là à craindre le feu de l’enfer.


Le fantôme disparaît. Le roi regagne enfin son palais, plein tout à la fois de terreur et de courroux. En ce moment même, arrive le comte de Trastamare, qui, ayant obtenu son pardon, se hâte de venir se jeter aux pieds de son frère pour compléter la réconciliation. Dans son empressement, il a devancé sa suite. En traversant la place où le roi vient de rencontrer le fantôme, il aperçoit le poignard qu’il a laissé tomber dans son trouble. Il reconnaît l’arme favorite de don Pèdre et se félicite de pouvoir la lui rapporter : « Ce sera, dit-il, un moyen de me faire mieux accueillir de lui ; je ne sais quelle voix intérieure me dit que ce poignard me portera bonheur. »

Ces paroles si terribles lorsqu’on se rappelle la fin tragique de don Pèdre, sont suivies d’une scène non moins terrible, que Moreto a empruntée presque textuellement au Médecin de son honneur. Don Pèdre, en voyant le comte l’aborder le poignard à la main, éprouve un mouvement d’effroi instinctif qu’il essaie en vain de dissimuler. Il tombe dans une sorte de délire, il laisse échapper le secret de l’horrible pressentiment dont il est obsédé. Mais bientôt, revenant à lui, il relève son frère prosterné à ses pieds sous le poids de l’horreur et de l’épouvante : « Lève-toi, Henri, lui dit-il avec une résignation mélancolique,