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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/772

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LE ROI. — Et quand cet homme est seul, qu’importe sa puissance ?
RODRIGUE - Lorsque je viens vous demander justice, vous m’ordonnez d’aller me battre avec lui ?
LE ROI. — Je ne veux pas que vous vous battiez ; je voudrais que vous vous fussiez battu. Il n’y a rien qu’on puisse reprocher à celui qui défend sa femme. En succombant dans une telle entreprise, vous eussiez pu être plus offensé encore, mais votre honneur eût été intact. Au point où en sont les choses, je puis sans doute, dans ma justice, forcer cet homme à vous rendre votre femme ; mais pour l’honneur, je n’y puis rien
RODRIGUE. — Eh bien ! c’est à moi qu’il appartient de le recouvrer.
LE ROI. — Prenez garde de vous exposer à quelque châtiment en voulant faire à présent ce que je vous ai dit que je n’aurais pas désapprouvé si vous l’eussiez fait plus tôt… Allez, vous aurez justice de l’injure que vous avez reçue.
RODRIGUE. — Et ne pourrai-je pas, puisque mon honneur est compromis, commencer par le dégager ?
LE ROI. — Oui et non.
RODRIGUE. — Lequel croire de ces deux avis ?
LE ROI. — Don Pèdre vous dit oui, et le roi vous dit non.


Rodrigue sort, et Léonor est admise à son tour auprès de don Pèdre. Sa surprise n’est pas moindre que celle de Rodrigue lorsqu’elle reconnaît le roi. Elle lui apprend que ce n’est qu’en fugitive qu’elle a pu parvenir jusqu’à lui ; que don Tello, instruit de son projet, n’a pas rougi de se porter envers elle aux plus indignes violences ; qu’il a brisé sa voiture et mutilé ses chevaux, en l’invitant ironiquement à joindre ce nouvel affront à tous ceux dont le roi ne manquerait pas sans doute d’assurer le châtiment. Rien de plus noble, de plus pathétique, que la vive apostrophe dans laquelle la malheureuse Léonor fait un appel à la majesté royale, si insolemment méprisée. Le roi lui promet qu’elle sera vengée avant de sortir du palais.

Don Tello est enfin arrivé, accompagné d’une suite nombreuse. À l’entrée de l’appartement royal, on lui déclare qu’il ne peut y pénétrer que seul. Malgré son insistance, il se voit forcé de se séparer de son cortége. On l’invite à attendre que le roi puisse le recevoir. Indigné d’un accueil auquel son orgueil s’attendait si peu, il veut partir à l’instant ; mais les portes se sont refermées sur lui. Toutes ces circonstances et la rencontre de Léonor, qu’il a aperçue sortant du cabinet du roi, ébranlent son courage ; déjà il est en proie à une secrète inquiétude, qu’il s’efforce de dissimuler sous un langage altier. Ce qui peut lui rester encore de présence d’esprit s’évanouit lorsque, entendant un huissier annoncer le roi, il reconnaît dans don Pèdre cet Aguilera qui la veille a été témoin de son insolente tyrannie.

Don Pèdre, qui veut rendre complète la leçon qu’il lui destine, feint d’abord de ne pas s’apercevoir de sa présence, ou plutôt de n’en tenir aucun compte. Il parcourt des yeux des dépêches qu’on vient de lui remettre. Don Tello s’approche