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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/771

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me donner l’administration de la douane de Jaen, que j’exerce depuis quatre ans.

LE ROI. — Je présume que vous n’avez pas eu autant à souffrir de la faim que le capitaine.
LE SOLLICITEUR. — L’administration de Murcie est vacante depuis hier ; elle vaut mieux que l’autre, je vous supplie de me la donner en récompense de mes services.
LE ROI. — Est-ce donc un service que de faire fortune ? Vous m’alléguez comme un titre pour obtenir une faveur nouvelle celle que vous avez déjà obtenue. Bien remplir un emploi tel que le vôtre, c’est tout simplement faire ce qu’il faut pour le conserver. Contentez-vous de la situation qu’un hasard heureux vous a procurée plutôt que votre mérite, et craignez que des prétentions exagérées ne vous exposent à la perdre. Je donne l’administration vacante au pauvre capitaine.
LE CAPITAINE. — Et vous avez bien raison, sire.
LE SOLLICITEUR. — Que votre altesse veuille bien réfléchir qu’il manque de l’expérience nécessaire pour remplir cet emploi.
LE ROI. — On a toujours assez d’expérience pour vivre dans l’aisance. (Au capitaine.) Je vous donne deux cents écus pour vos premiers frais.
LE CAPITAINE. — Ah ! sire, puissiez-vous régner plus long-temps que n’a vécu Mathusalem ! Permettez qu’à vos pieds…
LE ROI. — Donnez-moi la main. (Il la lui serre de toutes ses forces.)
LE CAPITAINE. — Ah ! sire, sire, vous me faites mal ! Cessez, cessez, sinon…
LE ROI. — Voilà comme j’aime les soldats.
LE CAPITAINE. — Et voilà comme j’aime les rois.


On introduit don Rodrigue, qui vient, comme il l’avait annoncé, demander justice. Surpris et troublé en reconnaissant le roi dans celui qu’il a pris pour un de ses officiers, il croit pouvoir se dispenser de lui faire un nouveau récit de l’offense dont il se plaint ; mais don Pèdre, lui dit qu’il ne l’a encore entendu que comme voyageur, et qu’il doit maintenant l’entendre comme roi. Rodrigue raconte en peu de mots l’enlèvement de sa fiancée.


LE ROI. — Si vous y avez consenti, j’y consens aussi.
RODRIGUE. — On m’a désarmé, et je me suis trouvé réduit à l’impuissance.
LE ROI. — En vous ôtant l’épée que vous portiez, vous a-t-on ôté aussi celle que vous pouviez aller chercher ?
RODRIGUE. — Je suis hors d’état de me venger d’un homme aussi puissant.
LE ROI. — Ainsi donc, ce n’est pas de l’injure qu’on vous a faite, mais de votre frayeur que vous me portez plainte ?
RODRIGUE. — Ce que je crains, sire, ce n’est pas sa personne, mais sa puissance.