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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/767

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RODRIGUE. — Bien loin de là, je demande vengeance de l’injure qu’il m’a faite ; c’est du roi seul que je puis l’attendre ; et puisque vous êtes à son service, si vous pouvez obtenir de lui qu’il veuille bien m’écouter, je vous devrai mon salut.
E ROI. — Quelle est cette dame ?
LÉONOR. — Une infortunée qui pleure aussi les iniquités de ce tyran.
LE ROI. — N’est-il donc pas possible d’en obtenir justice ?
LÉONOR. — Dans le ciel sans doute. Sur la terre, je ne pense pas que le roi lui-même puisse les punir.
LE ROI, à part. — Se peut-il que du vivant de don Pèdre on s’exprime de la sorte en Castille ! Se peut-il que j’ignore à ce point ce qui se passe dans mes états ! (Haut). Et pourquoi le roi ne le pourrait-il pas ?
LA SUIVANTE DE LÉONOR. — Parce qu’il est lui-même cruel et sanguinaire, qu’il ne nous fera pas justice, et qu’au contraire il se réjouira de voir qu’on imite ainsi sa méchanceté.
LE ROI. — C’est bien là l’erreur du vulgaire ignorant, qui confond la justice avec la cruauté, et qui lui fait un crime d’avoir su rétablir le respect des lois.

Léonor, encouragée par les paroles bienveillantes de l’inconnu qui lui promet sa protection auprès du roi, se décide, non sans quelque embarras, à lui faire confidence de l’affront dont elle demande la réparation. Rodrigue lui raconte aussi la violence qui vient de lui enlever sa jeune épouse.

LE ROI, à part. — Et on me laisse ignorer qu’il existe en Castille de semblables scélérats ! Et l’on m’appellera cruel parce que je punis leurs forfaits ! (Haut.) N’y a-t-il donc pas de justice à Alcala ? L’alcade, le corrégidor ne devraient-ils pas l’avoir fait arrêter ?… Quel homme est-ce donc ?… Je veux aller le voir… Madame, habitez-vous sa maison ?
LÉONOR. — Je l’habitais, mais maintenant j’ignore si l’entrée m’en sera ouverte.
LE ROI. — Ayez soin de vous y trouver, j’y passerai ce soir, et je verrai s’il n’est possible d’obtenir qu’à vous il vous rende votre femme, et qu’envers vous, madame, il accomplisse ses obligations.
RODRIGUE. — Pour moi, je veux parler au roi.
LE ROI. — Allez donc à Madrid, et je m’engage à vous faire donner audience.

Cependant les agens des violences de don Tello ont conduit dans sa maison la pauvre dona Maria. Vainement il s’efforce de la calmer et de la séduire par le pompeux étalage de sa puissance et de sa richesse, vainement il oppose au triste sort qui serait son partage auprès d’un pauvre et obscur gentilhomme tout ce qu’elle peut attendre de l’amour d’un homme tel que lui. Maria ne l’écoute point, elle ne cesse de demander qui lui soit permis d’aller retrouver son époux.