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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/760

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éparses, suivant lui, au milieu des monstrueuses compositions de ce génie inculte et barbare. À la manière dont il formule ses singuliers éloges, on serait tenté de croire qu’il se proposait plutôt d’éblouir ses contemporains par un paradoxe brillant et hardi, que de leur faire partager une admiration sincère pour le grand poète qu’il prenait sous son équivoque protection.

Voltaire avait ouvert la voie, il y fut bientôt dépassé, et dans les dernières années de sa vie il s’effrayait déjà des progrès de l’école nouvelle qui travaillait à entraîner le théâtre dans des voies si différentes de celles où Racine, où lui-même, avaient cueilli tant de lauriers ; il s’indignait contre les admirateurs de Shakespeare, contre ses imitateurs, bien peu osés pourtant à cette époque.

En France, la lutte entre les deux systèmes était encore bien inégale : ceux.qui professaient les opinions désignées depuis sous le nom de classiques, avaient encore l’avantage du nombre, du goût, de l’esprit ; mais au dehors une vive réaction s’effectuait contre le despotisme que nous avions si long temps exercé sur toutes les littératures européennes. Cette réaction, favorisée, stimulée par les haines que provoquèrent contre la France les évènemens de notre révolution, et par l’esprit de nationalité qu’elle éveilla chez presque tous les peuples, se manifesta surtout en Allemagne où une littérature naissante, toute brillante de génie et d’originalité, empruntait à l’Angleterre ces formes indépendantes et hardies, ces vives allures qui caractérisent et qui constituent le romantisme.

Shakespeare fut le dieu de cette nouvelle école, et bientôt, malgré les efforts de classiques exclusifs, l’admiration de l’Europe entière le vengea de l’oubli révoltant qui avait long-temps pesé sur sa mémoire jusqu’au sein de sa patrie.

Les Allemands, principaux auteurs de cette grande résurrection, ont voulu réparer une autre injustice : ils ont voulu réhabiliter le théâtre espagnol. Calderon surtout est devenu pour eux l’objet d’une sorte de culte, et, non contens de traduire ses principaux ouvrages, il en ont transporté plusieurs sur la scène germanique presque sans y faire aucun changement.

Il était, en effet, naturel qu’au moment où le système dramatique qui avait renversé celui de l’Espagne s’écroulait de toutes parts, où, en France même, il finissait par succomber, les préventions qui depuis plus d’un siècle obscurcissaient la renommée des Lope et des Calderon se dissipassent complètement. C’est ce qui est arrivé. Aujourd’hui l’Europe célèbre la richesse et l’originalité de l’ancien théâtre espagnol avec la même unanimité qu’elle le proscrivait naguère comme grossier et barbare, et l’Espagne est peut-être le seul pays où, tout en rendant déjà plus de justice au génie de Lope de Vega, on lui reproche encore quelquefois d’avoir violé les unités dramatiques. Il y a cinq ou six ans, lorsque déjà partout ailleurs on les foulait aux pieds, elles étaient encore respectées à Madrid, où elles se sont maintenues d’autant plus long-temps qu’elles y ont plus tardivement pénétré. Depuis, le romantisme a encore franchi cette dernière barrière ; il règne aujourd’hui en Espagne comme en France.

Il faut le dire pourtant, ce revirement de l’opinion publique en faveur du